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La Fable mystique / Revue Société, Droit & Religion (R)

6 min
À retrouver dans l'émission

Première diffusion le 24 septembre 2013

Michel de Certeau : La Fable mystique XVIe-XVIIe siècle Tome II (Gallimard) / Revue Société, Droit & Religion N°3 Dossiers Le financement public des cultes / La liberté religieuse de l’enfant (CNRS Editions)

certeau
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Ce deuxième tome de La Fable mystique était l’ouvrage auquel Michel de Certeau travaillait lorsque la maladie et la mort ont mis fin au projet. Luce Giard, qui a édité de nombreux livres posthumes du sémiologue, historien des idées et de la culture, à partir de ses publications dispersées, notamment dans des revues ou des actes de colloques, explique ici qu’elle n’a pas souhaité, conformément à ses dernières volontés, mettre en forme les innombrables notes rassemblées dans des dossiers thématiques, ce que lui seul pouvait faire. Mais elle a regroupé des articles parus en revues, pour l’essentiel, et destinés dans l’esprit de l’auteur, à constituer les éléments de ce livre à venir, et elle l’a fait en s’inspirant du plan établi par lui pour cet ouvrage. Ce tome II, s’il n’est pas exactement le livre que Michel de Certeau projetait d’écrire, s’en rapproche donc autant qu’il est possible.

On peut revenir, pour définir son objet, à ce qu’il dit de la mystique dans le premier tome. Mystique est d’abord un adjectif, dénotant une opération qui s’effectue sur les termes qu’il affecte, comme « rose », « jardin » ou « sens » et qui signifie « ce qui est caché », comme dans mystère. Un autre exemple suggestif est celui de la tradition iconographique du « pressoir mystique », image de la Passion du Christ et par extension de l’Eglise, pressoir symbolique du cep qui représente le Sauveur et des sarments que figurent ses disciples. Michel de Certeau insiste sur la portée à la fois pragmatique et métalinguistique du mot, qui surdétermine les termes dont il précise l’usage. Cet ensemble de pratiques, « façons de faire » ou « façons de dire », de pratiquer la langue, finissent par constituer un champ propre que désigne, au XVIe siècle, le substantif « la mystique ». Il s’agit donc à l’origine d’un « modus loquendi », d’une manière de parler appliquée au récit biblique et qui devient elle-même un texte. C’est pourquoi Michel de Certeau parle de « fable », l’élément où se produisent des expériences qui peuvent engager le corps tout entier, comme dans l’extase de Thérèse d’Avila. Dans ce deuxième tome, Michel de Certeau revient sur ce moment fondateur en mettant en regard le témoignage de la sainte et la sculpture du Bernin dans un beau chapitre sur le « parler angélique » où sont également analysées les angélologies mystiques contrastées de Jacob Boehme et d’Angelus Silesius, le pèlerin chérubinique. Une expérience qui enlève à Thérèse tout sens de la limite : « Rien moins que Dieu » pour contenter son âme, conclue-t-elle dans son texte.

A partir de là, deux types de registres se forment pour exprimer le courant « extatique » du christianisme : celui d’une « science expérimentale » de la mystique et celui de la parole poétique, souvent adossés l’un à l’autre comme dans l’œuvre de Jean de la Croix. Le tome I avançait une belle définition des pratiques dont cette littérature poétique est l’effet : « une soustraction (extatique) opérée par la séduction de l’Autre, et une virtuosité (technique) pour faire avouer par les mots ce qu’ils ne peuvent dire. Ravissement et rhétorique. » Michel de Certeau étudie par le menu dans ce volume les artifices de la « musica callada » de Jean de la Croix, sa « musicalité muette » et l’articulation du corps et de la langue qui touche la voix du poème, un style ainsi défini : « une manière de parler tendue vers une intense netteté, dans un incessant travail de la distinction et de la négation au service de ce qu’il appelle une « ferveur ».

Et la science expérimentale de la mystique ? Ça semble à première vue une contradiction dans les termes, mais la tradition mystique nous a habitué aux oxymores, comme « l’obscure clarté » dont parlait Jean de la Croix…

Il s’agit notamment de la géométrie du regard que tente Nicolas de Cues dans son traité De Icona , où il aborde une autre question fondamentale de la mystique, celle des visions. Michel de Certeau analyse le dispositif optique et scénique imaginé pour reproduire le phénomène à partir du théâtre en rond qui sert, dans l’Allemagne du XIVe siècle, à mettre en scène les Mystères et les passions. Il s’agit d’un procédé où la relation du regard s’inverse, et où c’est le spectateur qui est en quelque sorte scruté par l’image, comme une flèche qui se ficherait dans son œil. Une mathématique du point d’impact de la lumière qui considère, conformément à la tradition de l’optique euclidienne, que le regard est l’effet « d’esprits naturels » émis par l’œil et qui vont vers les choses, une conception qui aura cours jusqu’à la Dioptrique de Descartes. Dans le cadre mystique, c’est la vision, ou l’image qui regarde. Si elle est appelée à perdre son statut épistémologique, cette conception va, en revanche, trouver un point d’ancrage durable dans la peinture, où elle va devenir un véritable enjeu formel et esthétique.

Jacques Munier

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