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La fabrique du Paris révolutionnaire / Revue Révolution française

7 min
À retrouver dans l'émission

David Garrioch : La fabrique du Paris révolutionnaire (La Découverte) / Revue Révolution française N°371 Dossier Robespierre (Armand Colin)

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Comme le rappelle l’auteur, on a beaucoup écrit sur Paris mais au moment de faire un cours sur l’histoire de la ville, quelques années avant d’entreprendre le travail de recherche qui aboutira en 2002 au livre qui paraît aujourd’hui en traduction française, l’historien australien constate avec surprise qu’il n’existait pas d’histoire sociale et culturelle de Paris au XVIIIe siècle, alors même que l’événement révolutionnaire a pris naissance dans cette ville et que les rapides transformations qu’elle a subies – sociales, urbaines ou dans l’ordre des mentalités – permettent en grande partie de comprendre cet événement. Depuis lors les historiens ont porté leur attention sur ces aspects, qu’on songe aux travaux de Daniel Roche, Arlette Farge, Robert Darnton ou Steven Kaplan, ce dernier ayant consacré ses recherches à un domaine essentiel de la culture matérielle de l’époque, celui de la fabrication et de la consommation du pain. L’intérêt de l’ouvrage qui paraît aujourd’hui est de considérer la ville elle-même comme « un espace transformateur » et non plus seulement comme la scène où se déroule l’histoire.

A la fin des années 1750, Rousseau prête à Saint-Preux dans La Nouvelle Héloïse cette description de Paris comme d’un lieu « où règnent à la fois la plus somptueuse opulence et la plus déplorable misère ». C’est souvent sous l’angle de ses contrastes qu’on a évoqué la capitale, que ce soit pour les regretter, comme Louis Sébastien Mercier dans son incontournable Tableau de Paris , ou, quelques décennies plus tard, au moment des transformations haussmanniennes, pour en célébrer avec nostalgie la poésie finissante, comme Paul-Ernest de Rattier dans un livre étonnant au titre déjà surréaliste Paris n’existe pas (récemment réédité chez Allia) : « le vrai Paris – écrivait-il – aime à loger la misère à côté de l’opulence, sans aucun souci de la transition littéraire », et le polygraphe bordelais de vanter ses palais magnanimes, qui offrent l’hospitalité sur leurs flancs augustes à « des cités microscopiques de bois et de terre glaise… des campements bariolés où il entasse une drue population de marchands d’estampes, de bouquinistes, d’oiseliers, de vendeurs de coquillages, de pâtissiers de Nanterre… » C’est le plus souvent par cette situation contrastée que les historiens ont expliqué l’explosion révolutionnaire. Plus récemment et parfois dans une perspective marxiste, d’autres historiens ont mis en avant l’influence d’une dynamique de l’expansion portée par une classe moyenne, ou une bourgeoisie, alors émergente et revendiquant sa part de l’essor économique ainsi que l’accès aux biens culturels ou à l’espace public qui prenait forme. Prenant en compte l’ensemble de ce qu’il appelle « la culture métropolitaine », David Garrioch combine les deux hypothèses et entre dans la vie des quartiers qui constituaient Paris à la veille de la Révolution, leurs solides hiérarchies et leur pouvoir d’intégration, leurs rapports à l’autorité et leur évolution vers le désenclavement, sous l’effet d’une mobilité qui se développe dans les mentalités et dans la conception de l’urbanisme pour aboutir à l’ensemble organique qui a produit l’événement révolutionnaire.

Avec lui on entreprend une traversée de Paris qui débute dans le regard porté à l’époque par les nombreux voyageurs attirés par la réputation de la ville, abasourdis « par le vacarme, le chaos de la circulation, les animaux, les cris, la foule, les méandres des rues partant dans toutes les directions ». Tout comme aujourd’hui, un parcours obligé menait les visiteurs étrangers des jardins du Palais-Royal aux Tuileries et à Notre-Dame. L’immense hôpital de l’Hôtel-Dieu occasionnait souvent le détour, ainsi que l’ensemble décousu de tribunaux qu’on appelait le Palais de Justice et qui abritait aussi le corps judiciaire le plus important de la ville : le Parlement, derrière les deux tours médiévales qui dominent encore la Seine. Passés les quais, un repaire du petit peuple, rares étaient ceux qui poussaient au-delà de la place de Grève et de l’Hôtel de Ville vers les quartiers industrieux du faubourg Saint-Antoine. Pourtant, c’est là que nous mène l’historien du Paris révolutionnaire pour observer en détail la vie des artisans et des commerçants, leurs relations de voisinage et souvent de parenté, à la fois intrusive et protectrice, notamment lorsque l’un des leurs était recherché par la police pour fait de grève, par exemple. C’est qu’on avait l’émeute facile dans ces quartiers, et les femmes n’étaient pas en reste, qui étaient parfois à l’origine de la rébellion, comme à la fin du siècle au cours de la Révolution, la marche sur Versailles. Mais dans ces années d’Ancien Régime, c’est surtout les boulangers qui étaient la cible de la vindicte populaire, à l’occasion violente, à cause de la hausse du prix du pain, considérée abusive. Dans certains cas on prenait le soin de laisser à l’artisan le prix considéré comme juste avant de vider le magasin, le plus souvent on pillait purement et simplement, vandalisant au passage l’établissement en représailles contre ce qu’on estimait être une sorte de rupture du contrat tacite entre producteurs et consommateurs.

David Garrioch étudie les différents mondes qui se côtoyaient dans ces quartiers au départ bien délimités et qui vont progressivement s’ouvrir aux flux, avec leurs bons et leurs mauvais pauvres – les « inconnus » – les compagnons et leurs maîtres, ceux qui font leur apparition et qu’on nomme « les bourgeois » vivant de leurs rentes, les nobles et leur apparence ostentatoire, tout en couleurs et rubans. Il montre comment la mobilité urbaine va progressivement aller de pair avec une sorte de mobilité sociale d’apparence dans ce qu’on appelle la « confusion des rangs », avec le déclin de l’autorité monarchique de droit divin sous l’effet notamment de la querelle janséniste, avec la naissance de l’intérêt du peuple pour la politique et du coup la formation d’une opinion publique désormais relayée par la presse qui connaît une expansion fulgurante au cours du siècle. Tout cela confirmant ce qu’un romancier de l’époque qualifiait sous les toits de Paris « d’air contagieux de la liberté qu’on semble y respirer ».

Jacques Munier

A lire aussi :

Simone Roux : Regards sur Paris. Histoires de la capitale (XIIe-XVIIIe siècles) (Payot)

A retrouver dans L’essai et la revue du jour :

David Harvey : Paris capitale de la modernité (Les Prairies ordinaires)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-paris-capitale-de-la-modernite-revue-rukh-2012-07-19

Paul-Ernest de Rattier : Paris n’existe pas (Allia)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-paris-n’existe-pas-revue-charles-2013-02-01

Revue Révolution française N°371 Dossier Robespierre (Armand Colin)

Le personnage de Robespierre illustre parfaitement le phénomène décrit par David Garrioch concernant à la fois l’émergence d’une bourgeoisie désireuse d’obtenir voix au chapitre en matière politique et d’une noblesse urbaine (la famille de Robespierre appartenait à la petite noblesse de robe) inspirée par les idéaux des Lumières et dont la culture était alors en pleine évolution, en se rapprochant des autres milieux aisés de la capitale, ainsi que le rôle des avocats dans la constitution d’un espace public

BIARD Michel

Introduction - "Je vous laisse ma mémoire [...]"

S’emploie à rétablir une image conforme de Robespierre à égale distance de la vulgate ou des « fonds de boutique » de Thermidor

ABERDAM Serge, TRIOLAIRE Cyril

La souscription nationale pour sauvegarder les manuscrits de Robespierre : introspection historique d'une initiative citoyenne et militante

GEFFROY Annie

Les manuscrits de Robespierre

LEUWERS Hervé

Les factums de l'avocat Robespierre. Les choix d'une défense par l'imprimé

BELISSA Marc, LOUVRIER Julien

Etat des lieux : Robespierre dans les publications françaises et anglophones depuis l'an 2000

BOSC Yannick

Robespierre libéral

POIROT Thibaut

Robespierre et la guerre, une question posée dès 1789 ?

MCPHEE Peter

"Mes forces et ma santé ne peuvent suffire". Crises politiques, crises médicales dans la vie de Maximilien Robespierre, 1790-1794

LINTON Marisa

Robespierre et l'authenticité révolutionnaire

LEUWERS Hervé

Maximilien de Robespierre, Élève à Louis-Le-Grand (1769-1781). Les apports de la comptabilité du "collège d'Arras"

PIQUET Jean-Daniel

Nouvelles pièces sur Robespierre et les colonies en 1791

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