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La famine en Ukraine 1932-1933 / Revue Cahiers du monde russe

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Lettres de Kharkov

La famine en Ukraine 1932-1933, textes réunis et présentés par Andrea Graziosi (Les Éditions Noir sur Blanc) / Revue Cahiers du monde russe (Editions EHESS)

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Holodomor le terme signifie en ukrainien « extermination par la faim », il est brandi en regard de l’Holocauste et du génocide arménien comme l’autre tragédie de ce « siècle chien-loup » que dénonçait le poète Ossip Mandelstam. Sur le « continent des ténèbres », l’expression est cette fois de l’historien britannique Mark Mazower, cinq millions de personnes, à peine moins que le nombre des victimes de la Shoah, ont péri en quelques mois dans un pays dont la superficie et la population – une quarantaine de millions de personnes – étaient comparables à celles de la France. Si l’histoire des victimes s’écrit en lettres de sang et de feu, celle-ci a trouvé son registre dans le silence de la componction, de l’anthropophagie et de l’inanition, comme en témoignent ces terribles clichés de victimes allongées à même le sol, au milieu des passants, dans Kiev – là où des appareils photos ont enregistré le drame – des corps arrêtés sur image et reposant sur le trottoir, cueillis dans une sieste à ciel ouvert pour l’éternité.

« Les camarades qui sont allés sur place, dans les villages de la région de Kiev, remarquent que les paysans ne disent plus « le pain a été confisqué », ils reconnaissent qu’ils sont coupables d’avoir mal travaillé – écrit le Premier secrétaire du parti communiste ukrainien dans une lettre à Staline, le 15 mars 1933 – Cependant, poursuit-il, la préparation insatisfaisante de la campagne de semailles en cours montre que la faim n’a pas encore porté ses fruits et ne semble pas encore avoir fait prendre le bon chemin, celui du travail honnête, à la majorité des kolkhoziens ». On sait aujourd’hui, depuis l’ouverture des archives soviétiques, que cette famine a été organisée pour briser la résistance paysanne à la collectivisation forcée des terres, qui apparaissait comme une nouvelle forme de servage, ce que confirmait Gorbatchev lui-même qui, au début des années 70, désignait en privé les kolkhozes comme un système de servage. Mais à l’époque le commissaire aux Affaires étrangères Litvinov allait jusqu’à nier l’existence même de la famine devant les diplomates et la presse étrangère. L’intérêt de ces lettres adressées à Mussolini par des diplomates italiens en poste en URSS est de renseigner aussi scrupuleusement que possible sur le caractère organisé de cette punition collective, qui finira par atteindre également les élites et l’intelligentsia ukrainienne. Nicolas Werth, qui a préfacé cette édition due à l’historien Andrea Graziosi, souligne « leur étonnante perspicacité ». « A la différence des dépêches plus « terre à terre » des services de renseignements polonais, récemment publiées – constate-t-il – les textes envoyés à Benito Mussolini sur la collectivisation et la famine abordent des questions politiques capitales telles que l’affrontement entre l’Etat stalinien et la paysannerie. » Car ces diplomates livrent le détail des mesures prises pour aggraver la famine dans les campagnes ukrainiennes, le refus de toute aide aux affamés jugés responsables de leur situation, le blocus organisé autour des villages pour empêcher la fuite des paysans et pour ceux qui étaient parvenus à trouver refuge dans les villes, un peu moins durement touchées, la relégation dans d’immenses « camps de la mort ».

Pourtant, en vertu d’une politique bienveillante à l’égard de l’URSS à cette époque de la part du gouvernement fasciste, toutes ces informations sont restées sous le boisseau et aucune mention n’est faite de ce désastre dans la presse italienne en 1933, laissant le silence retomber pour des décennies sur ces millions de morts.

On entend aujourd’hui des voix autorisées parler en Russie de dictature à propos du processus démocratique qui se poursuit en Ukraine. Ceux qui emploient ce terme savent évidemment de quoi ils parlent. Mais à propos de l’Ukraine, peut-être devraient-ils adopter un ton plus convenable, s’adressant à la communauté internationale, et enfin reconnaître la responsabilité de leur pays dans ce massacre de masse.

Jacques Munier

CMR
CMR

Revue Cahiers du monde russe (Editions EHESS)

Spécialiste de l’Ukraine et de l’Union soviétique, l’historien Andrea Graziosi fait partie du comité de rédaction de la revue, où était d’abord paru l’essentiel de ces lettres

Au sommaire de cette livraison :

Konstantin D. Bugrov : Les institutions d’État et les vertus civiques dans la pensée politique de Nikita Panin (1760-1780)

(Diplomate, franc-maçon et homme politique russe, il fut ministre des Affaires étrangères de 1763 à 178, sous le règne de Catherine de Russie)

Boris Czerny : Témoignages et œuvres littéraires sur le massacre de Babij Jar, 1941-1948

Emanuel Landolt et Michail Maiatsky : Une philosophie dans les marges : le cas du conceptualisme moscovite

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