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La formation des bandes / Nouvelle revue de psychosociologie

6 min
À retrouver dans l'émission

Marwan Mohammed: La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue (PUF) / Nouvelle revue de psychosociologie N°12 Dossier Quartiers populaires, dynamiques sociopolitiques et interventions (Editions Erès)

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La famille, l’école et la rue: c’est là que réside la nouveauté de cette approche qui consiste à articuler les trois scènes centrales de la socialisation des jeunes dans une perspective qualitative et même ethnographique, alors que la plupart des enquêtes quantitatives qui s’attachent le plus souvent à évaluer les facteurs de risque et les moyens de la prévention font l’impasse sur ce contexte et négligent en particulier le milieu familial, plus difficile à observer et qui reste dans l’angle mort des études sur la délinquance. En général on parle des « bandes » en se focalisant sur quelques thèmes: l’aggravation des violences, le trafic de drogue, l’ethnicisation, le rajeunissement, et aujourd’hui au gouvernement une tendance presque exclusive à la criminalisation. Il n’en a pas toujours été ainsi. L’auteur rappelle les politiques d’intervention sociale des années 80, les zones d’éducation prioritaire et les Missions locales en faveur de l’insertion professionnelle, le plan « Banlieues 89 ». C’est sans doute ces dispositifs qui ont fait la différence avec la version américaine des bandes: les gangs et leur degré élevé de violence. Mais 30 ans plus tard la situation sociale s’est aggravée et le nouveau plan « Espoir Banlieue » semble avoir fait long feu, faute de moyens et de volonté politique.

C’est là que réside la différence avec l’époque des « apaches », des « blousons noirs » ou des « loubards », les bandes de la jeunesse ouvrière des années 50 et 60. A l’époque le monde du travail était l’horizon à la fois personnel et familial. 2% seulement d’entre eux étaient dépourvus, jusqu’à 25 ans ou plus, des attributs de l’indépendance, un travail, puis un logement. Aujourd’hui ils sont 25% et l’accès au premier emploi est passé d’un peu plus de 17 ans à environ 22 ans. A cela s’ajoute une ethnicisation de la question et des phénomènes de ségrégation et de discrimination que ne connaissaient pas les jeunes loubards amateurs de baston des Trente Glorieuses. De même, le trafic de drogue est une donnée nouvelle.

Pour autant la forme d’intégration sociale réalisée par la bande n’a pas vraiment changé, même si aujourd’hui le contexte dégradé ne fait que renforcer son rôle de compensation. Car si les bandes apparaissent comme une menace pour la cohésion sociale, et semblent refléter une forme de délitement du lien social, elles ont la fonction opposée pour ceux qui en font partie et elles apportent deux éléments essentiels de la vie en société: la protection et la reconnaissance, elles confortent l’estime de soi en recomposant des liens qui font défaut par ailleurs.

Pour Marwan Mohammed, elles ne se contentent pas d’assurer les fonctions classiques des groupes de pairs à l’adolescence. Je cite: « Elles tirent leur pouvoir et leur emprise des contre-performances individuelles et de la disqualification sociale de leurs membres ».

Le livre est le résultat d’une enquête de terrain menée entre 2003 et 2007 à Villiers-sur-Marne, dans l’Est francilien, auprès d’adolescents et de leurs familles. L’auteur a habité plusieurs années dans le quartier des Hautes-Noues, une zone urbaine dite « sensible » et il a rencontré des acteurs institutionnels: un policier, une juge des enfants, des « éducateurs », des enseignants, des militants associatifs et des commerçants. Il s’est fait embaucher comme surveillant dans un collège du réseau d’éducation prioritaire qui accueille de nombreux adolescents de la cité. C’est ce qui donne au livre son relief et sa densité humaine.

L’enquête confirme l’attachement des parents à la réussite scolaire des jeunes considérés comme les instruments d‘une revanche sociale. Du coup les échecs, les problèmes de discipline ont des répercussions sur la qualité de l’ambiance familiale, une réalité à la fois sensorielle, relationnelle et matérielle qui est essentielle pour le développement des adolescents. « Il nous a cassé la famille » déclare une mère dont le sauvageon s’est mis en situation de rupture avec l’école. Et la dégradation des liens familiaux a des conséquences directes sur l’affiliation à une bande. Marwan Mohammed étudie les multiples facteurs qui font des familles, à leur corps défendant, des pourvoyeuses de bandes: les divorces et recompositions, le chômage ou la taille des fratries.

En rupture de ban, c’est le cas de le dire, et à plus d’un titre, familial et scolaire, les jeunes obtiennent dans la bande un statut social qu’ils ne trouvent plus nulle part. Et après la formation des bandes, c’est leur fonctionnement qui est décrit de l’intérieur dans ce livre, grâce aux propos rapportés par l’ethnologue. Avec ses normes et sa dynamique relationnelle, le degré d’engagement de chacun, les permanents et les dévoués, les intérimaires et les calculateurs, la surenchère machiste, les conflits, la relation au territoire et ces dégradations ou ces tags qui recréent une ambiance de ghetto noir américain. Comme dit l’un des « indigènes » de ce livre: « à chacun son délire ».

Jacques Munier

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