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La haine de la nature / Revue Critique

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Christian Godin : La haine de la nature (Champ Vallon) / Revue Critique N°783-784 Dossier Penser la catastrophe (Minuit)

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Christian Godin : La haine de la nature (Champ Vallon)

Dans ce livre trépidant aux allures de pamphlet, Christian Godin prend le contre-pied de l’opinion générale qui affiche son amour de la nature et se satisfait de la ritournelle écologique à seule fin de se libérer la conscience du poids de la responsabilité humaine dans les déprédations infligées à notre environnement. Selon lui, le souci récent que nous éprouvons à l’égard de la nature cacherait en fait une haine enracinée en profondeur, inavouable et refoulée, consolidée par des siècles de culture anthropocentrique (et qu’il faut se représenter pour comprendre les difficultés auxquelles se heurtent les politiques environnementales). Il fustige cette indéracinable détestation qui anime le genre humain et constitue le principal obstacle aux prises de décision et aux actions radicales qui seules nous permettraient de prévenir la catastrophe annoncée, et il rappelle que l’histoire récente de la protection de l’environnement est une suite ininterrompue d’échecs et d’engagements non tenus, du protocole de Kyoto au Grenelle de l’environnement ou au dernier sommet sur le développement durable Rio 20. Contrairement à ce que pourrait nous faire croire la répétitive mais vaine rhétorique environnementale, aujourd’hui adoptée par les plus pollueurs d’entre nous, les pays développés, ce souci affiché ne nous rapprocherait pas de la sagesse et des comportements adéquats, même si individuellement nous croyons faire avancer la cause en triant nos déchets ou en rationnant l’eau. Compte tenu de la légitime aspiration des nations émergentes à accéder au progrès technique, « aujourd’hui un point de croissance du produit intérieur brut provoque beaucoup plus de dégâts écologiques qu’auparavant parce qu’il s’ajoute à un produit plus volumineux ».

« Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent », disait Chateaubriand, un homme de la génération romantique qui reste à ses yeux, au seuil de la Révolution industrielle, la seule parenthèse dans cette longue histoire de haine et de mépris. Pour le reste, c’est plutôt à justifier, et à légitimer l’opposition homme/nature que s’est employée la civilisation occidentale, jusqu’à nos propres corps, dont la constitution physique, réputée dégradante et vouée à la dégradation, a été vilipendée par des siècles de tradition chrétienne et de culture philosophique dominée par le dualisme ontologique de l’âme et du corps. Même si les Grecs portaient un regard émerveillé sur l’ordre du cosmos, c’est Platon qui est à l’origine de ce dualisme appelé à connaître une immense fortune et à se traduire dans l’obsession chrétienne à voir la nature traversée par le mal, une obsession qui culmine paradoxalement chez un auteur comme le marquis de Sade, qui affirmait abhorrer la nature et amène les protagonistes de ses scènes de crimes à justifier leurs actions par une perpétuelle référence à la violence naturelle. « Le fort qui sacrifie le faible, le faible la victime du fort, voilà la nature, voilà ses vues, voilà ses plans », écrivait-il dans La Nouvelle Justine .

Dans cette funeste généalogie, on connaît surtout le moment Descartes le moment de l’arraisonnement, comme disait Heidegger à propos de la technique. C’est l’idée, exprimée dans le Discours de la méthode , selon laquelle notre connaissance des puissances naturelles – le feu, l’eau, l’air ou les astres – devrait nous permettre d’en contrôler l’énergie pour en faire usage à notre profit « et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Mais Christian Godin cite de nombreux autres philosophes qui illustrent cette pensée de l’arraisonnement de la nature, même si certains comme Nietzsche, Bergson ou Heidegger font exception. Pour ce qui est de la haine de la nature, la palme revient sans doute à Hegel. Chez lui, sans surprise, c’est au regard de l’Esprit que la nature est dévalorisée et définie comme « aliénation ». Certains propos sont ahurissants – je cite, après Godin, l’Esthétique – « L’esprit ne fait valoir son droit et sa dignité qu’en brutalisant la nature et en lui déniant ses droits, lui rendant ainsi la détresse et la violence qu’elle lui a imposées ». Dans L’esprit du christianisme et son destin , Hegel fait remonter au déluge le divorce de l’homme et de la nature, né du sentiment « d’un profond déchirement » et d’une « immense incrédulité à l’égard de la nature ». Mais déjà l’expulsion hors du Paradis signifiait une rupture d’avec notre condition naturelle et animale, celle du jardin d’Eden – qu’il qualifiait de « parc zoologique ».

Pas étonnant avec tout ça que la cause écologiste, malgré d’indéniables sympathies dans l’opinion, ait du mal s’imposer, notamment aux yeux des principaux responsables : les politiques et les industriels. Pour ce qui est de la rhétorique, les politiques s’entendent à intégrer ce nouvel item à leur argumentaire. Les industriels, eux, dépensent des sommes colossales pour actionner la machine à récupérer et recycler les symboles, agences de pub ou bureaux de com.

Le vert est devenu un label pour carburants et les Américains ont forgé le concept de « greenwashing » pour désigner la technique de marketing destinée à se donner une respectabilité écologique. En quoi Christian Godin voit « l’une des dernières ruses de la raison économique pour relancer la croissance ».

Alors peut-être que le salut viendra du droit, qui s’impose à tous. Le droit environnemental est à ses débuts mais on peut en attendre beaucoup.

Jacques Munier

L’inventeur, en droit international, de la notion de « devoir d’ingérence » :

Mario Bettati

Le Droit international de l’environnement (Odile Jacob)

La vulnérabilité de l’environnement est une préoccupation majeure de la communauté internationale. Des grandes catastrophes écologiques aux formes plus insidieuses de pollution, les activités humaines ont gravement porté atteinte à l’écosystème, mettant en péril la vie humaine, animale et végétale. Ce livre expose à la fois les menaces qui pèsent sur la nature, les ripostes juridiques et institutionnelles des États et les politiques de répression mises en place. Chaque norme et chaque institution est décrite, accompagnée de la présentation des pollutions les plus notoires. Surveillés par quelque 700 associations comme Greenpeace ou WWF, 500 traités en vigueur dispersent les efforts et diluent les attentions. À la fois essai et manuel, ce livre dénonce leurs insuffisances et propose des solutions pour que la protection de l’environnement devienne réalité.

(Présentation de l’éditeur)

Revue Critique N°783-784 Dossier Penser la catastrophe (Minuit)

Tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques, tornades, incendies dévastateurs, inondations ou sécheresses destructrices : nous sommes assaillis de catastrophes dites « naturelles ». S'y ajoutent celles qui ne nous paraissent pas naturelles du tout : chimiques, atomiques, économiques, climatiques, etc. Et puis il y a la catastrophe, réputée définitive, annoncée pour le 21 décembre 2012. Les Mayas ont ici bon dos. C"est dans notre horizon d’attente que la catastrophe s’est installée, angoisse diffuse entretenue par des événements très concrets. Ces événements sont-ils véritablement devenus plus fréquents, plus dramatiques, plus dévastateurs ? Ou seulement plus visibles, parce qu’ils se découpent sur cet horizon ?

Dire que la catastrophe est une idée neuve en Europe fera sourire. Le mot, après tout, date des Grecs, chez qui il désignait le renversement, le bouleversement, la fin - et en particulier celle de la tragédie. Mais que désigne-t-il aujourd’hui ? Et que dissimule-t-il ? La réponse ne se trouve pas dans les dictionnaires. Quand sommes-nous sortis de l’âge des désastres – celui de Lisbonne, en 1755, avait bouleversé les consciences européennes – pour entrer dans l’ère des catastrophes ?

Dix-huit contributions, autant de perspectives. La philosophie et les sciences de la vie, l’histoire et les mathématiques, l’anthropologie, la sociologie, l’économie, la psychanalyse, l’architecture, la littérature et le cinéma devaient être au rendez-vous de ce numéro, puisque la catastrophe s’est partout invitée et qu’elle impose son énigme aux portes de la Cité mais aussi des arts et des savoirs.

Numéro dirigé par Françoise Balibar, Patrizia Lombardo et Philippe Roger.

Sommaire

Présentation : Les temps de la catastrophe

Ronald DE SOUSA : Après la catastrophe

Pierre JUDET DE LA COMBE : Catastrophe et crise. De l'épopée à la tragédie (grecques)

Claudine COHEN : La Terre en ruines

Michaël FŒSSEL : La raison de l"apocalypse

Mathieu POTTE-BONNEVILLE : Un vitalisme par gros temps

(Pierre Zaoui, La Traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire)

Jean-Michel SALANSKIS : Métaphysique et épistémologie de la catastrophe

Frédéric LORDON : La crise économique comme événement passionnel

Benoît PELOPIDAS : Arrogance et catastrophe

(Charles Perrow, The Next Catastrophe. Reducing Our Vulnerabilities to Natural, Industrial and Terrorist Disasters

Normal Accidents. Living with High-Risk Technologies

John Downer, « "737-Cabriolet” : The Limits of Knowledge and the Sociology of Inevitable Failure »)

Pedro CORDOBA : Leçon marxiste des catastrophes

*

Jean-Pierre DUPUY : « On peut ruser avec le destin catastrophique »

Entretien réalisé par Pedro Cordoba et Laurent Jeanpierre

La catastrophe à l’œuvre

Cyril NEYRAT : L’arche et le Titanic. Films-catastrophe et cinéma du désastre

Marielle MACÉ : Écopoésie

(Michel Deguy, Écologiques La Fin dans le monde)

Marc CERISUELO : Ce que nous apprend Melancholia

(Lars von Trier, Melancholia)

Thierry HOQUET : Cassandre à Sodome

Sophie HOUDART : Virus. Et pourtant ils tournent

(Frédéric Keck, Un monde grippé)

Romain HURET : Katrina. Les eaux troubles de l’Amérique

Paolo AMALDI : La catastrophe créatrice. Quelques rêves faits en Sicile

*

Walter SITI : « Une ville s'est suicidée »

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