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La jalousie, une passion inavouable / Revue La clinique lacanienne

4 min
À retrouver dans l'émission

Giulia Sissa : La jalousie, une passion inavouable (Odile Jacob) / Revue La clinique lacanienne N°25 Dossier Le désir (Erès)

sissa
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« Tels sont les quatre âges de l'amour – disait Calderon – il naît dans les bras du dédain, il croît sous la protection du désir, il s'entretient avec les faveurs et meurt empoisonné par la jalousie. » Si Le pire n'est pas toujours certain , il reste que le composé instable et détonnant de la jalousie amoureuse est bien plus qu’une simple blessure d’amour-propre, quoiqu’en pense La Rochefoucauld, qui affirmait aussi qu’il « est quelquefois agréable à un mari d’avoir une femme jalouse ; il entend toujours parler de ce qu’il aime. » En amour le narcissisme n’est jamais loin, qui a tôt fait de recycler le désir de l’autre en désir du désir de l’autre envers nous. Pour Freud, dans l’idéalisation de l’être aimé, ce que Stendhal désignait comme la « cristallisation », il entre une part non négligeable de narcissisme, lequel enclenche un jeu de miroirs qui volent en éclats lorsque la jalousie s’insinue pour prendre le contrôle total du sentiment et de l’esprit. « La jalousie est le tyran du royaume de l'amour » disait Cervantès. Et dans La prisonnière , comme en écho, Marcel Proust écrit que « la jalousie n'est souvent qu'un inquiet besoin de tyrannie appliquée aux choses de l'amour. »

Proust a parfaitement traduit le nœud d’émotions qui se percutent et s’enchaînent dans la jalousie, selon un tempo aléatoire et imprévisible – comme l’indique l’expression courante d’ « accès de jalousie » – mais puissamment réglé qui subitement déclenche « l’étreinte de la douleur ». L’anxiété, la soif inextinguible et lancinante de savoir , le retournement des souvenirs, des espoirs et des rêves en pointes acérées, soi-même réduit à néant, condamné au refoulement de la passion inavouable et au silence, le sentiment de trahison – et là c’est Dante qui curieusement place le mari trompé, meurtrier des amants adultérins, dans le cercle des traîtres – l’intimité dévastée enfin, en quoi Thomas d’Aquin voyait le mobile essentiel de la jalousie, tout cela forme un cercle infernal qui emporte à son gré le malheureux comme un pantin, ne sachant plus distinguer l’amour et la haine, ou, comme dans le roman éponyme de Robbe-Grillet, son sentiment et l’instrument de sa passion mauvaise, de sa pulsion scopique mécaniquement déclenchée par le dispositif technique de la jalousie , dont les persiennes permettent de voir sans être vu.

À cette confrontation agonistique avec soi-même il faut ajouter la colère, la sainte colère qui s’empare de Médée, dont l’auteure fait ici la figure paradigmatique de la jalousie antique. Comme elle le rappelle d’ailleurs, le mot vient du grec zèlos , qui renvoie plutôt à la compétition ou à la rivalité – ce qu’on retrouve dans le mot zèle – et qui semble moins chargé d’affects notamment ceux qui s’en prennent à l’estime de soi. Pas davantage de honte, à fortiori de refoulement: Médée laisse exploser sa colère face à la trahison de Jason dans une série de meurtres, dont ceux, comme on sait, de ses propres enfants, qu’elle a eu de son amant infidèle. Dans la ligne d’Aristote, la colère de Médée est une juste réaction de la dignité blessée, et plus qu’une émotion, une motion puissante, un principe d’action, même destructrice. Pour les anciens Grecs, avant que les stoïciens ne portent l’anathème sur les passions, la colère est une vertu aristocratique, voire divine, une variante passionnelle du courage qui entend réparer l’affront. Dans le débordement de colère érotique de Médée, on peut même entrevoir une forme de jouissance, celle de la vengeance assouvie mais surtout celle du mouvement même de l’humeur ravageuse. C’est sans doute cet emportement que Lacan avait à l’esprit lorsqu’il forgea son néologisme de jalouissance , désignant le vent mauvais qui pousse l’amoureux anéanti entre jalousie et jouissance morbide, avec peut-être, dans cette version moderne du mal, un soupçon de masochisme.

Il est vrai qu’une pointe de jalousie peut maintenir l’amour en éveil, voire le retremper. Giulia Sissa, qui dédie son livre à l’homme qu’elle aime, la considère même comme une forme extrême de fidélité. Mais son livre nous rappelle aussi qu’elle peut se convertir en cellule dormante des orages domestiques.

Jacques Munier

lacan
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Revue La clinique lacanienne N°25 Dossier Le désir (Erès)

http://www.editions-eres.com/parutions/psychanalyse/clinique-lacanienne-la-/p3484-folies-du-desir.htm

Le désir, cet « infracassable noyau de nuit » comme disait Breton… Avec dans cette livraison, la saisissante description de la fonction anthropologique du désir par Gérard Pommier : « Le désir s’est cristallisé sur sa cause la plus universelle, c’est-à-dire le féminin. Il a crû en concordance de phase avec le vœu d’en finir avec le père, qui est l’agent de la féminisation – de la castration. La sorte de mystère de la féminité a pris un sens religieux au même titre que le mythe du père lui-même. » Tout est dit…

Au sommaire :

Le Mal du désir, Gérard Pommier

Contresens du désir de l’analyste, Geneviève Morel

Folies névrotiques masculines et féminines Marc Strauss

Mademoiselle Else : la jeune fille, le désir et la mort, Fanny Chevalier

De l’hallucination à la fiction : voyage à l’intérieur du désir (et du délire) psychotique, Silvia Lippi

Sous les décombres – le désir ! Gorana Bulat-Manenti

Madame Bovary ou le désir insatisfait de l’hystérique, Jean-Marie Fossey

Désir et résistance, Georgy Katzarov

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