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La mondialisation de l’inégalité / Revue Brésil(s)

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François Bourguignon : La mondialisation de l’inégalité (Seuil) / Revue Brésil(s) N°1 Dossier Vies d’esclaves (Editions MSH)

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François Bourguignon : La mondialisation de l’inégalité (Seuil)

Vous allez en parler avec Joseph Stiglitz, qui a écrit une somme sur la question, mais le point de vue adopté par François Bourguignon sur le problème des inégalités concerne le paradoxe qui veut que la baisse des inégalités entre pays riches et pays pauvres due à la mondialisation se soit doublée d’une progression des inégalités à l’intérieur de ces pays, au niveau national. Je ne m’étendrai pas sur le cas américain puisque vous allez y revenir, mais la montée des inégalités y est, selon les termes de François Bourguignon « spectaculaire », elle est revenue en 2008 au niveau où elle était il y a un siècle, effaçant ainsi les progrès réalisés au lendemain de la crise des années 30 et depuis la Seconde Guerre mondiale. Les salaires des 10% les mieux payés étaient en moyenne 80% au-dessus du salaire médian avant 1980. Depuis 1995, ils le dépassent de 125%. En France, et jusqu’à une période récente, l’inégalité des revenus ne cessait de diminuer depuis les années 60, pour atteindre un minimum au milieu des années 90, et repartir à la hausse depuis lors. De même dans les pays émergents les inégalités s’accroissent, en Chine, notamment sous l’effet du passage à une économie de marché, en Inde ou au Vietnam et surtout au Brésil, où l’écart entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres s’élevait en 2006 à plus de 40. « On entrerait ainsi, nous dit l’auteur, dans un processus d’internalisation de l’inégalité mondiale au sein des communautés nationales ».

C’est un ensemble de facteurs conjugués qui étaient à l’origine de cette diminution tendancielle des inégalités jusqu’au tournant des années 80 : de puissants systèmes de redistribution comme l’imposition progressive des revenus, l’indemnisation du chômage et la protection sociale, sans compter l’égalitarisme imposé dans les pays socialistes comme l’URSS ou la Chine. Mais l’ouverture de nombreux pays, ceux-là et d’autres comme l’Inde, aux échanges internationaux a provoqué l’irruption sur le marché du travail mondialisé et dans la concurrence internationale d’un milliard de travailleurs, le plus souvent non qualifiés. Dans les pays développés, on a longtemps pensé que cette mondialisation affecterait essentiellement les salaires des travailleurs les moins qualifiés, soudain exposés à la concurrence de la main d’œuvre bon marché. C’est ainsi qu’on interprétait la baisse du salaire du travail non qualifié aux Etats Unis ou la persistance d’un chômage élevé en Europe. Un économiste américain se demandait même si le montant des salaires de cette catégorie de travailleurs non qualifiés n’était pas « fixé à Pékin » ! Mais les progrès dans les technologies de l’information et de la communication ont entraîné la relocalisation dans les pays émergents de tâches qui relèvent désormais de ce qu’on appelle le back office (la comptabilité, le suivi statistique, le développement informatique, par exemple) et qui emploie une main d’œuvre beaucoup plus qualifiée, ce qui contribue à diminuer la demande et à terme la rémunération relative de ces travailleurs dans les pays développés. A quoi il faut ajouter que l’arrivée des grands pays émergents dans les échanges internationaux a provoqué une rareté relative des autres facteurs de production, comme le capital, le travail qualifié ou les matières premières, favorisant leurs détenteurs, eux qui se situent déjà en haut de l’échelle, et comme la demande pour les qualifications les plus élevées demeure forte, il en résulte, souligne François Bourguignon, « une déformation de la distribution des salaires au détriment des qualifications basses et moyennes et au profit des qualifications supérieures ».

D’autres éléments entrent en ligne de compte, comme la désindustrialisation et la précarisation de l’emploi dans les pays développés. La part de l’emploi manufacturier a ainsi été divisée par deux aux Etats Unis, et par un peu moins de deux en France depuis 1980. Et même si l’auteur estime que la mondialisation n’a pas entraîné un appauvrissement général des économies développées au profit des économies émergentes et qu’au contraire les deux ont globalement gagné à cette extension des échanges, l’augmentation des inégalités doit bien lui être imputée. Quant aux très hauts revenus, dans le sport, le spectacle ou la finance, il est lié à la mondialisation dans une autre mesure. Les moyens techniques de diffusion ont multiplié l’audience des artistes et des sportifs dans des proportions considérables et c’est également un phénomène d’échelle qui explique les très hauts revenus dans la finance ou le monde des dirigeants des très grandes entreprises. L’extension du volume des opérations financières que permet le développement de l’informatique et de la communication augmente le montant des primes ou des « bonus » versés en proportion des gains générés et les rémunérations des dirigeants sont fonction de la taille des entreprises qu’ils dirigent et pas forcément de leurs mérites personnels ou des qualités de leur gestion.

François Bourguignon rappelle les effets néfastes de l’inégalité en termes économiques, citant un argument souvent attribué à Joseph Stiglitz : on peut en effet considérer que la crise mondiale issue de celle des « subprimes » a son origine dans l’explosion des inégalités aux Etats Unis. Les crédits hypothécaires consentis à des ménages à revenus moyens et bas ont déclenché une vague d’acquisitions de logements qui a alimenté une bulle de spéculation immobilière, laquelle a entraîné une hausse de la consommation des ménages qui, aux Etats-Unis, peuvent s’endetter sur la base de la plus value réalisée sur leur logement et lorsque la bulle a crevé, une spirale infernale s’est enclenchée : moins de crédit, moins d’acquisitions, chute des prix de l’immobilier, insolvabilité, etc. on connaît la suite. C’est aussi pourquoi l’économiste plaide pour une mondialisation équitable, en développant les efforts pour compenser ces inégalités par des conditions réelles de nature à favoriser l’égalité des chances, par l’éducation et la formation, par exemple, et à mieux redistribuer les revenus du capital qui n’est pas assez taxé.

Jacques Munier

Revue Brésil(s) N°1 Dossier Vies d’esclaves (Editions MSH)

Une revue qui fait suite aux Cahiers du Brésil contemporain

La question des biographies d’esclaves, question d’historiographie, d’écriture de l’histoire, mais aussi d’histoire tout court, celle de la traite négrière et des anonymes qui l’ont subie, de leurs tactiques de résistances au Brésil, révoltes ou actions devant les tribunaux, comme les procès de l’esclave Liberata contre son maître, que citent Mariza de Carvalho Soares et Jean Hébrard dans la première contribution de cette livraison

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