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La Movida / Revue Cultures et sociétés

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À retrouver dans l'émission

Magali Dumousseau-Lesquer : La Movida. Au nom du père, des fils et du Todo vale (Le mot et le reste) / Revue Cultures et sociétés N° 22 Dossier « Alcools, Alcoolismes, ô l’Alcool » (Téraèdre)

Téraèdre
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Magali Dumousseau-Lesquer : La Movida. Au nom du père, des fils et du Todo vale (Le mot et le reste)

Movida
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Après la mort de Franco, en 1975, dans l’élan de la transition démocratique, l’Espagne et Madrid en particulier, ont connu une vague sans précédent de créativité tous azimuts, de remise en cause des valeurs traditionnelles et de libération des moeurs, avec le déferlement transgressif d’une contre-culture nocturne et festive qui s’est vite trouvée un nom : la movida. Le mot vient de mover, qui signifie « bouger » mais il emprunte en fait à l’argot de la drogue. « Hacer una movida » signifiait quitter le centre de Madrid pour s’approvisionner en banlieue. Il était déjà utilisé par les mouvements qui ont précédé et préparé le terrain à la Movida, dès le début des années 70, le Rrollo et la Nueva Ola, nés dans les quartiers populaires de la capitale et essentiellement musicaux. Ce qui fait de Madrid le creuset, puis le chaudron de cette mouvance irrésistible, c’est son caractère cosmopolite. Comme dit le photographe Juan Ramon Yuste : « Madrid accueille tout le monde, d’où qu’il soit. Madrid n’a pas d’identité ». C’est pourquoi on dit que les plus belles femmes s’y trouvent, comme un concentré de tous les caractères des différentes régions d’Espagne.

La Movida a ses lieux, ses égéries et ses icônes, comme la muse gay de Pedro Almodovar, Fanny Mc Namara, ses artistes déjantés, de la peinture à la mode, la photographie ou la BD, ses nuits brûlantes, sa presse underground et elle gagne vite d’autres villes espagnoles : Barcelone, Bilbao, Vigo en Galice, Valence, Séville. A Madrid s’ouvrent des ateliers-cuisine, sur le modèle de la Factory d’Andy Warhol, qui vient en 1983 présenter ses dernières séries de pistolets, croix et couverts dans la galerie de Fernando Vijande et découvre à cette occasion la Movida à son apogée. Selon la styliste Agatha Ruiz de la Prada, « pendant une semaine, la ville de Madrid toute entière est devenue une grande fête ». Mais le pape du pop’art ne semble guère partager l’enthousiasme de ses hôtes, ni s’intéresser plus que ça à leurs performances et leurs productions artistiques. Aucune mention dans son journal mais il aurait trouvé le temps d’aller au musée du Prado. Sinon il a trouvé les gens très sexy et Pedro Almodovar se souvient de lui, promenant son indifférence en exhibant son égocentrisme et en « donnant l’impression d’une caméra dont le magasin n’aurait pas été chargé ».

Le cinéma, comme la musique, est l’un des fers de lance de la Movida. Comme le rappelle le photographe Pablo Pérez-Minguez, « la Movida est très documentaire ». On le voit dans ses photos nocturnes qui shootent – je cite – « ceux de la coke, du caballo, des joints, ceux qui avaient trop bu ». Si un réalisateur comme Ivàn Zulueta signe des films très conceptuels et travaille le matériau de l’image, Pedro Almodovar, dans ses premiers court métrages comme Sexo va y sexo viene, ou Folle, folle, folleme, Tim, exprime sans ambages l’air débridé du temps. Son premier long métrage, Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier, qui est l’adaptation de sa bande dessinée Erecciones generales parue dans la revue de Barcelone El Vibora, est tourné en fonction du temps, des moyens et de la disponibilité des amis et il reste le meilleur tableau de la génération movida, certaines scènes ayant été tournées dans la Factory des Costus, deux peintres qui apparaissent dans le film alors qu’ils peignent des poupées flamencas, dont on peut voir dans le livre de Magali Dumousseau-Lesquer une version expressionniste, brillante et joyeuse en Sophia Loren, une fresque de l’un des hauts lieux de la nuit madrilène, la bien nommée Via Làctea.

On l’a dit, le phénomène a explosé à la faveur de conditions politiques favorables, qu’il a en quelque sorte renforcées. A la fin du franquisme, Madrid est le siège du pouvoir socialiste, celui du gouvernement de Felipe Gonzalez, celui de la récente Communauté autonome de Madrid, et celui d’une ville dont le maire est l’intellectuel Enrique Tierno Galvan, qu’on surnomme « le vieux professeur », un philosophe qui a connu les geôles franquistes et l’exil et qui est en passe de devenir « le maire de la movida ». Socialement parlant, la composition de cette jeunesse bohème et festive est très diverse, la mixité sociale étant encouragée par le mode de vie et l’esthétique punk du Rrollo qui précède la Movida, ce qui donne au mouvement son extension maximale. Les provocations sexuelles ou blasphématoires, les conduites à risques, l’adjuvant de la création artistique créent les conditions de l’osmose pour une jeunesse née après les traumatismes de la guerre civile et de la période la plus noire de la dictature. Magali Dumousseau-Lesquer insiste à juste titre sur la dimension d’oubli qui caractérise la Movida. L’amnésie volontaire est le signe des recommencements et celui-là n’échappe pas à la règle, il en est même une extraordinaire illustration. Après viendra le temps de la récupération, les hommes politiques qui s’invitent à la discothèque El Sol et s’habillent en Adolfo Dominguez. Et puis celui du désenchantement. Viendra aussi le temps du retour de la mémoire, mais de la nébuleuse brouillonne et créative de la Movida, certains sont restés des figures emblématiques. Avec Femmes au bord de la crise nerfs, plusieurs fois primé, et notamment au Festival de Venise, Almodovar exporte à la fois l’esprit de la Movida et la lettre de sa signature.

Jacques Munier

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