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La Nature au 18ème siècle / Revue Les Cahiers de l’Ecole de Blois

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Colas Duflo (ss. dir.) : Dix-Huitième siècle N°45 La Nature (La Découverte) / Revue Les Cahiers de l’Ecole de Blois N°11 Dossier Les cicatrices du paysage

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« La nature, écrivait Lucien Fèbvre : une idée dont il faudra bien un jour écrire l’histoire ». Jean Ehrard avait en son temps, dans les années 60, consacré un important ouvrage à l’idée de nature en France dans la première moitié du 18ème siècle et il avait notamment distingué trois grandes conceptions qui se superposaient ou se concurrençaient : la nature magique héritée de la Renaissance, la nature mécanique de la science cartésienne et la nature animale défendue par les tenants du vitalisme, « une puissance aveugle – je cite – poursuivant obscurément des fins inaccessibles à l’esprit humain : résurgence – par exemple chez Diderot et D’Holbach – du thème pascalien de l’homme perdu dans un univers opaque ». L’historien revient ici sur ces premiers travaux pour prendre la mesure de ce que les études dix-huitièmistes ont depuis lors fait apparaître comme flottements et ambiguïté dans l’émergence de cette notion au Siècle des Lumières. Il relève par exemple que chez Montesquieu, l’idée de nature qui est à la fois positive et normative peut dans le même temps justifier l’esclavage comme un phénomène naturel et le condamner comme « contre nature ». Et dans cet ensemble collectif, sa contribution porte également sur le versant esthétique de la question, l’entrée en crise de ce qu’Yvon Belaval appelait la « géométrisation de l’univers » illustrée par le jardin à la française, comme on peut le voir dans ces vers de Voltaire : « Jardins plantés en symétrie / Arbres nains tirés au cordeau / Celui qui vous mit au niveau / En vain s’applaudit, se récrie : / En voyant ce petit morceau, / Jardins, il faut que je vous fuie.

Car ce n’est pas tant du Romantisme que du siècle précédent que date la découverte de la nature dont notre époque a hérité par-delà le productivisme peu regardant de la Révolution industrielle. Comme le montre l’ensemble des contributions de cet ouvrage, on n’a jamais autant parlé de nature qu’au 18ème siècle, malgré sa réputation d’optimisme technologique et scientifique dont témoignent les machines et les métiers mis en scène dans L’Encyclopédie. De la théologie à l’esthétique en passant par la métaphysique, la physique, les sciences de la vie et de la terre ou la philosophie morale, les enjeux liés à cette notion sont multiples et ils reflètent parfaitement, pour peu qu’on observe ses contours sémantiques en constante évolution, les bouleversements de l’histoire intellectuelle d’une époque qui va trouver son terme dans la Révolution française. Et comme il se doit, même en politique la nature fait une entrée remarquée avec cet avatar des théories du droit naturel qu’est la fiction juridique du contrat social et de « l’état de nature ». Pourtant, malgré cette omniprésence dans la vie de l’esprit et du public le contenu de l’idée de nature contenu reste très indécis.

« Rien n’est plus commun et moins intelligible que ce mot » confirme en 1736 le Journal des savants . Marie Leca-Tsiomis rappelle dans sa contribution que s’il est un article décevant dans l’Encyclopédie , c’est bien l’article Nature, qui pourtant est signé D’Alembert, lequel avait déjà quitté la co-direction de l’ouvrage et semble bien « avoir bâclé sa partie ». Jean Ehrard trouve la définition « timide » et Catherine Larrère l’estime « vide », d’autant qu’il s’agit pratiquement d’une traduction de l’équivalent anglais de l’Encyclopédie , paru à Londres en 1728 et lui-même traduit et adapté du Dictionnaire universel de Trévoux de 1721. Voici les principaux extraits de la notice en question : « Nature est un terme dont on fait différents usages. Il y a dans Aristote un chapitre entier sur les différents sens que les Grecs donnaient au mot physis , nature et parmi les Latins, ces différents sens sont en si grand nombre qu’un auteur en compte jusqu’à 14 ou 15… Nature signifie quelquefois le système du monde, la machine de l’univers, ou l’assemblage de toutes les choses créées… » C’est la rançon de la gloire : que l’ordre du monde, les phénomènes extraordinaires, la morale, la religion doive pouvoir être ramené à la nature ou fondé en nature entraîne cette inflation sémantique qui nuit à la clarté de la définition dès lors qu’on souhaite la fixer. Car même en matière théologique le débat sur la finalité de la nature prend une dimension nouvelle à l’époque des découvertes de Newton : si la nature peut être réduite à un mécanisme aveugle ou à l’action réciproque des corps, qu’en est-il de la place de l’homme dans l’univers ?

La question de la valeur morale de la nature se pose également avec force au 18ème siècle : est-elle bonne, mauvaise ou au contraire dépourvue de tout sens moral ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la sécularisation de la pensée morale qui caractérise le siècle incite à chercher les fondements d’une éthique dans la nature plutôt que dans la transcendance. On délibère sur la bonté naturelle de l’homme et sur les dispositions morales de la nature, dont la voix, intériorisée se donne pour la source du sentiment moral. C’est dans ce domaine éthique et politique que règne la polysémie la plus manifeste : la nature est donnée pour un équivalent de l’origine que l’on oppose à la dénaturation dans la société, ainsi qu’un concept universel qui permet de critiquer les institutions, et même enfin une preuve de la rationalité propre de l’univers contre les chimères de la Révélation. Mais peut-être est-ce précisément là la force de cette idée et son pouvoir d’influence dans tous les domaines à l’époque que le fait de ne pas avoir de référent stable. Un auteur comme le Marquis de Sade a su en faire un usage immodéré en rhétorique libertine, lui qui évoque dans l’adresse au lecteur des Cent-vingt journées de Sodome « cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que tu appelles nature ».

Jacques Munier

Revue Les Cahiers de l’Ecole de Blois N°11 Dossier Les cicatrices du paysage

(Ecole nationale supérieure de la nature et du paysage)

On pousse encore un cran dans l’identification de la nature et de l’humain, avec en particulier :

La contribution de JL Nancy qui met en cause l’idée d’une pureté virginale du paysage et d’un ordre naturel préexistant à toute attaque possible en faisant état de la constante de correction et d’effacement que les corps et les tissus mettent en œuvre dans l’ordre physique comme biologique

C’est cette capacité qu’explore le paysagiste Gilles Clément dans ce N°, lui qui parle d’un « génie naturel » illustré par le comportement de certaines espèces végétales « pyrophytes » qui ne germent que sous l’effet d’un choc thermique, un incendie le plus souvent, comme les ravissantes fire lilies rubicondes de la région du Cap ou le pin d’Alep qui libère ses graines en pagaille avant de disparaître dans le feu…

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A signaler

« Toujours la vie invente » Carte blanche à Gilles Clément à Saint-Benoit-du-Sault (Indre)

http://aaar.fr/agenda/exposition-toujours-vie-invente-carte-blanche-a-gilles-clement

Du 09-07-2013 au 29-09-2013

Une rétrospective de son œuvre : exposition articulée autour de ses trois concepts-clés Le Jardin en mouvement, le Jardin planétaire et le Tiers-paysage

Prieuré de Saint-Benoît-du-Sault

36170 Saint-Benoît-du-Sault

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