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La nostalgie / Revue Une larme du diable

8 min
À retrouver dans l'émission

Barbara Cassin : La nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? (Autrement) / Revue Une larme du diable N°4

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cassin 3 Crédits : Radio France

C’est toute la question. Car ce que Barbara Cassin désigne comme « ce sentiment envahissant et doux », la nostalgie, n’est pas simplement le mal du pays et le retour chez soi. A travers les figures d’Ulysse et d’Enée, ou dans l’épreuve de l’exil et le rapport d’Hannah Arendt à la langue allemande, elle en fait un trait fondamental de la condition humaine, une expérience ontologique où se révèle notre rapport au monde, dans l’errance et l’impossible retour au même. Dès les premières pages de ce livre à la fois personnel et traversé, visité par les voix de nombreux amis, proches ou lointains ainsi que par les sonorités de différentes langues, la nostalgie, cette tonalité affective de l’existence apparaît plus complexe qu’un simple sentiment de manque puisqu’elle marque aussi l’expérience du retour, paradoxalement. C’est ce que montre le cas d’Ulysse, dont Levinas, qui l’oppose en cela à Abraham, nous dit qu’à travers toutes ses pérégrinations, il ne va que vers son île natale. A quoi l’auteure ajoute qu’Ulysse de retour n’est pas encore rentré, faisant allusion à la dernière épreuve qui le renvoie au plus loin de chez lui, à la rencontre de ceux qui n’ont jamais vu la mer, mais aussi au sentiment qui étreint Ulysse à son arrivée et que le poète décrit dans ces termes : « Rien ne manque, mais il pleure la terre paternelle, rampe le long du rivage de la mer au bruit sourd en se lamentant ». « Ulysse de retour n’est pas encore rentré et ce « pas encore » est à mes yeux précisément le temps de la nostalgie » – ajoute-t-elle.

C’est du paradoxe de cette « douleur du retour », qu’elle dit éprouver à chacun de ses retours en Corse, où repose son mari, que Barbara Cassin est partie, pour interroger ce qu’elle appelle la double nostalgie. Le plus souvent, cette « douleur du retour » est estompée par la joie des retrouvailles mais pour peu qu’on prête attention à l’irrépressible soupir qui s’échappe alors, à la disposition affective que révèle ce signe ténu, on saisit que le retour, autant que le départ est propice à ce sentiment de vide qui se creuse. Nostalgie est un mot suisse allemand d’origine, forgé au XVIIème siècle à partir du grec nostos , le retour, et algos , la douleur, pour désigner le mal du pays dont souffraient les mercenaires suisses de Louis XIV. Le mot signifie donc, à la lettre, « douleur du retour » et il dit aussi les peines qu’on endure, comme Ulysse, pour rentrer. Dans l’acception ordinaire, c’est nostos , le retour, qui s’est finalement imposé, reléguant la douleur dans l’éloignement. La langue allemande a conservé le sens de cette tension interne en la distribuant sur deux mots : Heimweh et Sehnsucht . Le premier, à partir de heim , qui signifie « chez soi » et dont vient Heimat , la patrie, accolé à weh , la douleur, dit le « mal du pays », une nostalgie fermée, entée sur le même. Le second, issu de Sehnen , désigne le manque, Fichte y voyait l’aspiration du moi, besoin ou gêne, « qui cherche à se combler et n’indique pas à partir de quoi », « nostalgie ouverte qui ne revient jamais sur elle-même ». On peut filer à partir de là avec Barbara Cassin « jusqu’à Lacan, vers son introuvable et omniprésent « objet a », cause du désir ». Retour à Ithaque – je cite : « Ulysse l’aventurier, le nomade, citoyen du monde jusqu’en ses confins, chez lui partout et nulle part ».

« L’homme possède ce caractère de ne pas être attaché à la terre par des racines » disait Epictète. Enracinement et déracinement, c’est autour de cette double polarité que tourne la nostalgie. La figure qui l’incarne le mieux, c’est celle de l’exilé, comme Enée le Troyen, héros du poème de Virgile, chassé par les Grecs et portant son père, Anchise, sur son dos, autant dire sa patrie sur les épaules. Et pourtant c’est pour en fonder une autre, quelque part dans le Latium, aux origines mythiques de Rome. Retour amont, cette fois encore, par le détour de l’exil mais en direction d’une origine et au prix d’un changement de langue. Devenir latin, c’est la condition de ce nouvel enracinement, qui permet au Troyen de mettre un terme à son errance. « L’exil oblige à abandonner la langue maternelle – observe Barbara Cassin – Terre des pères, langue des mères : c’est avec la langue de l’autre que l’on se fait une nouvelle patrie ». Mais la nostalgie continue de résonner dans la langue des origines. Les Romains sont une colonie grecque qui parle une langue mixte. « Plus d’une langue » est la condition de l’exil comme l’avait souligné Jacques Derrida à partir de sa propre expérience de jeune pied-noir apprenant l’arabe en Algérie au titre de « langue étrangère facultative » et c’est pour lui la définition même de ce qu’il appelle « déconstruction ».

C’est une expérience qui apprend à dénouer radicalement langue et peuple, idiome et nation, et elle est salutaire, même si souvent douloureuse. C’est celle que décrit Hannah Arendt, fuyant l’Allemagne en 1933, débarquant en mai 1941 aux Etats-Unis via Lisbonne après un séjour en France comme réfugiée, une expérience qui illustre la formule de Derrida : « une langue, ça n’appartient pas ». Son premier mari, Günther Anders, parlait avec humour de « l’existence bègue » des exilés, ballottés « non seulement de pays en pays mais de langue en langue ». Et pourtant, à travers cette « dénaturalisation » de la langue maternelle, elle a toujours revendiqué son attachement à l’allemand comme à sa vraie patrie, un réflexe bien partagé chez les exilés. Elisabeth Young-Bruehl, sa biographe, cite le témoignage de Mary Mc Carthy décrivant la conférencière qui ponctuait ses propos par des « Ach » sonnants et trébuchants : « cette capacité d’être saisie et de s’exalter souvent dans un sursaut, les yeux grands ouverts, « Ach », la mettait au-dessus de nous tous comme une haute tension électrique ». En écho, et pas en sourdine, retentissent les mots de Heidegger, son amant de jeunesse, qui cite dans son cours de 1929-1930 la phrase de Novalis selon laquelle « la philosophie est à proprement parler nostalgie, quelque chose qui pousse à être partout chez soi ».

Jacques Munier

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Revue Une larme du diable N°4

Une revue liée au festival Longueur d’ondes, une belle manifestation autour de la radio et de l’écoute qui se tient à Brest et dont nous sommes partenaires

Avec, au sommaire de cette livraison :

La contribution de l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec sur la mythologie du vent : îles éoliennes, outre venteuses et bataille du vent

Ecouter le bruit au travail, une enquête de la sociologue Karin Lan Hi sur les centres d’appels et les péages d’autoroute

Un grand entretien avec Pierre Abondance, luthier, par Jean-Louis Magnier

Photos de concerts de jazz par Guy Chuiton et son œil musical

Radio Lorraine Cœur d’Acier, Longwy 1979-1980

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