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La nouvelle bourgeoisie islamique / Revue Hérodote

6 min
À retrouver dans l'émission

Dilek Yankaya : La nouvelle bourgeoisie islamique. Le modèle turc (PUF) / Revue Hérodote N° 148 Dossier Géopolitique de la Turquie (La Découverte)

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Dilek Yankaya : La nouvelle bourgeoisie islamique. Le modèle turc (PUF)

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On les appelle les « tigres anatoliens », en référence aux tigres asiatiques des économies émergentes d’Asie du sud-est, et parce qu’ils viennent des provinces anatoliennes autrefois marginalisées par la modernisation laïque et autoritaire voulue par Mustafa Kémal. Ce phénomène récent de l’émergence d’une bourgeoisie conservatrice d’entrepreneurs est lié à la libéralisation économique et à la montée en puissance du courant de l’islamisme politique, auquel elle est liée. Ces « tigres anatoliens » sont en effet la parfaite illustration du modèle social et économique porté par le parti islamiste au pouvoir en Turquie, l’AKP, le Parti de la justice et du développement dirigé par l’actuel premier ministre Erdogan, un modèle turc dont se réclament également le parti islamiste marocain, son homonyme le PJD, de même que son parti frère Ennahda en Tunisie, ainsi que les Frères musulmans au pouvoir en Egypte, malgré une légère distance pour ces derniers à l’égard de la nouvelle puissance turque voisine et ancienne puissance ottomane, potentiellement rivale. Cette unanimité est due à la nature du modèle, qui a su donner l’image d’un islamisme compatible avec l’économie de marché, le capitalisme et la démocratie, et que les tigres anatoliens exportent avec leur business partout sur les rives sud de la méditerranée, en s’appuyant notamment, grâce au mécénat d’entreprise, sur des opérations de restauration du patrimoine architectural, en particulier des mosquées et autres bâtiments religieux qui témoignent de la grandeur de l’occupation ottomane. Gilles Kepel relève d’ailleurs dans sa préface que « cette assurance turco-islamiste contraste de manière singulière avec la contrition d’autres ancien colonisateurs du monde arabe, tels les Européens, qui cultivent politiquement la honte du passé colonial et cherchent à le faire oublier ».

Dilek Yankaya a mené son enquête auprès de différents patrons de PME appartenant à l’organisation patronale du Müsiad, fondé en 1990 par cette élite économique liée au mouvement islamique et partageant des valeurs et une conception du travail imprégnés par l’islam. Le Müsiad s’est constitué en opposition au Tüsiad, représentant le grand patronat stambouliote, considéré comme trop occidentalisé, laïque et rentier. Du point de vue idéologique, on a pu comparer cette association des valeurs de l’islam et de l’esprit de l’économie capitaliste à ce que Max Weber avait analysé à propos de l’éthique protestante, au point que certains auteurs ont même parlé de « puritanisme islamique » voire de « calvinisme islamiste » ou d’ « islam protestant », bien que Max Weber ait jugé l’islam comme une religion de guerriers dont l’éthique lui semblait incompatible avec l’esprit du capitalisme, ce qui a d’ailleurs été réfuté par Maxime Rodinson dans un livre de 1966 intitulé Islam et capitalisme . Quoiqu’il en soit, c’est bien sur la valeur du travail, un travail opiniâtre, considéré comme un devoir vis-à-vis de la société, l’entreprise étant considérée comme un facteur de cohésion sociale, qui semble autoriser les rapprochements avec l’éthique protestante, ainsi qu’une conception affirmée du libre-arbitre. Pour le reste, c’est bien évidemment des valeurs islamiques qu’il s’agit, même si l’islam n’est pas considéré comme la solution aux problèmes économiques, comme c’est le cas chez les fondamentalistes, mais davantage comme une ressource culturelle et intérieure au service de l’activité économique.

Ces entrepreneurs forment une catégorie socialement homogène, à l’image de leur origine géographique commune, ainsi qu’en matière de génération. Ils avaient entre 35 et 45 ans en 1990 lorsqu’ils se sont engagés dans le Müsiad. Ils viennent de familles aisées, dont la trajectoire paternelle est celle d’un commerçant ou d’un industriel de longue date et ils bénéficient à ce titre d’un niveau important d’accumulation de capital économique, ainsi que de capital social et relationnel. C’est pourquoi la plupart d’entre eux ont de préférence recours à ce capital pour lever les fonds afin de créer leur entreprise, et quand c’est possible, à leur capital propre plutôt qu’aux institutions financières, qu’elles soient islamiques ou conventionnelles, et dans leur financement, ces patrons ne font pas vraiment la différence entre les deux, faisant preuve de pragmatisme à cet égard. La sociologue a ainsi observé que les banques islamiques n’ont pas été plus sollicitées que les autres.

C’est donc principalement un avantage symbolique que ces nouveaux patrons retirent de leur attachement affiché à leur foi religieuse, un bénéfice personnel et social, mais pas une volonté de transformer l’ordre économique dans un sens favorable à l’islam. Ayant en ligne de mire le marché européen, ils se plient sans renâcler aux contraintes juridiques de l’Union européenne en matière d’échanges commerciaux. Leur objectif personnel est de créer de la richesse en conformité avec l’éthique islamique : ne pas gagner de l’argent malhonnête ou provenant de l’usure, privilégier l’altruisme, le spirituel et le licite par opposition à l’égoïsme ou à l’individualisme, au matérialisme et à l’illicite. C’est dans cette mesure que la réussite économique leur apparaît parfaitement souhaitable et en aucune manière condamnable.

Dilek Yankaya a observé la présence de femmes, peu nombreuses dans ces entreprises et occupant surtout des tâches administratives et de service. On n’en voit guère dans la production ou à la direction, sinon comme assistantes ou secrétaires. Elle a noté qu’il y a à peu près autant de femmes voilées que non voilées et que le voile se raréfiait à mesure qu’on montait dans l’échelle sociale. Et qu’en fonction des circonstances, officielles ou privées, à l’étranger ou au pays, elles savaient négocier leur rapport à la norme vestimentaire islamique.

Jacques Munier

Revue Hérodote N° 148 Dossier Géopolitique de la Turquie (La Découverte)

http://www.herodote.org/index.php

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