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La Tour Eiffel, une ethnologie / Revue Europe

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Gilles Teissonnières : La Tour Eiffel. Une ethnologie d’un espace touristique (Editions du CTHS) / Revue Europe N°1005-1006 Dossier Claude Lévi-Strauss

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Gilles Teissonnières : La Tour Eiffel. Une ethnologie d’un espace touristique (Editions du CTHS)

C’est une manière de défi pour l’ethnologue : 6 millions de visiteurs par an soit environ 17000 personnes par jour, dont de nombreux étrangers provenant d’à peu près tous les pays de la planète, circulant le plus souvent en groupes compacts et comme montés sur des rails, des vendeurs à la sauvette qui s’évaporent à la vue du premier uniforme et n’aiment pas trop les questions, des personnels saturés par la foule, campés dans une attitude de réserve hautaine voire hostile quand ce n’est pas franchement xénophobe et qui ne connaissent que les stéréotypes… Difficile de pratiquer l’observation participante au milieu d’un tel tourbillon et de tenter de saisir le point de vue de l’autre même lorsqu’on a opté pour une ethnographie itinérante, à la manière d’un voyageur immobile qui voit défiler le monde. Rien ne mérite sans doute mieux d’être qualifié, comme l’a fait Colette Pétonnet à propos de son enquête dans un cimetière parisien, d’observation flottante.

Pourtant, il est difficile de passer à côté du phénomène lorsqu’on pratique la sociologie du tourisme. Variant ses focales et croisant les approches, l’auteur est entré en immersion dans cette multitude en mouvement perpétuel pour tenter de comprendre les raisons et les modalités d’un tel engouement. En l’occurrence et comme le relevait déjà Roland Barthes dans le beau texte qu’il a consacré à la Tour dans ses Mythologies , c’est moins l’objet lui-même, où en gros il n’y a rien à voir, que ce qu’il cristallise dans l’imaginaire qui importe : symbole planétaire de Paris, elle est devenue l’emblème de la capitale « par métonymie » et – je cite – « elle appartient à la langue universelle du voyage ». Signe pur et presque vide, elle n’est rien d’autre qu’un objet de visite, ni musée d’art ni temple de la science, et cette vacuité la destine au symbolique pour l’associer logiquement à ce qui est visité à travers elle, à savoir Paris. C’est pourquoi de nombreux touristes ne prennent pas même le temps de grimper dans le meccano de poutrelles métalliques, et poussés par un implacable planning se contentent de la contempler, éprouvant en quelques instant l’effet magique que produit l’icône, en somme d’avoir de ses yeux vu Paris.

Il est vrai que la fortune iconographique de la Tour Eiffel a beaucoup œuvré pour en faire ce symbole. Les peintres s’y sont mis très tôt, comme Georges Seurat, dès 1889, l’année même de son achèvement, bientôt suivi par Signac et Bonnard ou le Douanier Rousseau elle a particulièrement inspiré Robert Delaunay, notamment cette Tour rouge de 1911, mais surtout celle de 1926 dans sa vertigineuse contre-plongée et puis Utrillo, Chagall, Raoul Dufy, Fernand Léger, Jean Bazaine, Nicolas de Staël, Pol Bury et même César, qui réalise une sculpture monumentale de 18 mètres de haut à partir de poutrelles et d’un tronçon d’escalier provenant de l’opération d’allègement de la Tour pour son centenaire. Je ne parle pas du cinéma, de l’affiche, ni de sa déclinaison en d’innombrables objets pareils à des objets de culte, et qui se retrouvent en guirlandes de colifichets au cou et sur les bras des marchands ambulants. Même Apollinaire lui a consacré un très visuel et ressemblant calligramme, lui qui poursuivait sa célèbre formule « A la fin tu es las de ce monde ancien » par une adresse à la Tour : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin / Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine ». Et « La religion seule est restée toute neuve… »

Il y a bien un aspect rituel à cette forme de pèlerinage moderne, que Gilles Teissonnières décrit en détail, à commencer par son caractère répétitif qui s’impose à l’observateur posté à l’une des entrées où s’effectue également la sortie et donc le croisement de ceux qui l’ont visité et de tous ceux qui patientent pour en faire l’ascension. C’est à ce moment que se produisent ces relations transitoires et instables qui forment l’objet improbable de la quête de l’ethnologue, avec ses interactions minimales où la matière des personnalités reste « hors-circuit ». L’ethnologue a lu ses classiques : Rachid Amirou, André Rauch ou Pierre Sansot. Mais c’est Marc Augé, dans L’Impossible voyage, le tourisme et ses images , qui décrit le mieux les sortilèges du mouvement ascensionnel : « marcher, et plus encore gravir, c’est transformer l’attente en espoir par la seule vertu du mouvement », dit-il. D’où qu’ils viennent et quelle que soir leur religion, les touristes font l’épreuve de ce paradoxal sacré profane en grimpant sur les marches de fer ou en traversant à toute vitesse la structure métallique au moyen des ascenseurs.

Il y a bien sûr, autour du rituel principal tout le folklore liturgique servi par les vendeurs à la sauvette couverts de guirlandes de répliques miniatures qui se partagent non sans heurts discrets un territoire déterritorialisé : l’esplanade du Trocadéro pour les Sénégalais, le pont d’Iéna exclusivement dévolu aux vendeurs indiens, postés devant leur carré de tissu équipé d’une lanière à chaque bout, pour pouvoir ramasser la marchandise en un clin d’œil dans ce qui sera devenu un sac, et les Chinois, qui se placent aux lieux de concentration des touristes et notamment sous la tour, qui est un espace commun à tous et même aux commerçants patentés, lesquels se plaignent de ce qu’ils considèrent comme une concurrence déloyale. C’est également sous la tour que se produisent en général les rares conflits entre vendeurs de différentes communautés, en tous cas les « frottements » et « frictions ». Et là nous sommes bien aux avants postes de la mondialisation.

Jacques Munier

La Tour Eiffel, avec son bureau de Poste intégré est même à l’origine de l’essor d’un autre rituel touristique Cartes postales, aujourd’hui remplacé par les photos partagées depuis son portable P. 120

Camelots à l’ancienne P. 216

Alors si d’aventure vous avez décidé de grimper sur l’icône en cette période de vacances, n’oubliez pas le guide...

Revue Europe N°1005-1006 Dossier Claude Lévi-Strauss

Un dossier qui fait le point sur l’héritage de Claude Lévi-Strauss, alors que selon Vincent Debaene post-structuralisme, post-modernisme et post-colonialisme sont passés par là. Il fait le point notamment sur la vigueur théorique de sa pensée en anthropologie, notamment dans l’analyse des mythes, mais aussi ailleurs qu’en anthropologie par l’application de la méthode structurale à l’étude des textes littéraires, une méthode ainsi définie par Philippe Descola : « la précédence accordée aux analyses synchroniques sur les analyses diachroniques, non pas par rejet de toute dimension historique, mais par refus de la position empiriste consistant à rendre compte de la genèse d’un système avant d’en avoir défini la structure ».

Au sommaire de cette livraison :

Bernard MEZZADRI : Claude Lévi-Strauss a encore son mot à dire.

Vincent DEBAENE : Claude Lévi-Strauss aujourd’hui.

Wiktor STOCZKOWSKI : Un étrange socialisme de Claude Lévi-Strauss.

Marcel DRACH : La résistance au développement et l’autre bonheur

des sociétés dites primitives.

Françoise HÉRITIER : Trois leçons japonaises.

Fernanda PEIXOTO et Luisa VALENTINI : Lévi-Strauss à São Paulo.

Eduardo VIVEIROS DE CASTRO : Rendez-vous manqués.

Emmanuel DÉSVEAUX : Lévi-Strauss et les deux Amériques.

Gildas SALMON : Symbole et signe dans l’anthropologie structurale.

Frédéric KECK : Les relations hommes / animaux chez Lévi-Strauss.

Marcel DETIENNE : Les Grecs d’Amazonie.

Claude CALAME : Pour une anthropologie historique des récits héroïques grecs.

Carlo SEVERI : Enjeux de l’anthropologie contemporaine.

Marie MAUZÉ : Esthétique et structure.

Lucien SCUBLA : Poussin chez les chasseurs de têtes.

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