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La vie qui unit et qui sépare / Revue Thauma

7 min
À retrouver dans l'émission

Frédéric Worms : La vie qui unit et qui sépare (Payot) / Revue Thauma N°10 Dossier La Patience

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Frédéric Worms : La vie qui unit et qui sépare (Payot)

C’est une belle et lumineuse méditation de philosophie pratique sur le sens de la vie. Une question à la fois essentielle et longtemps restée suspendue à un horizon d’idées abstraites, alors que nous en faisons l’expérience jubilatoire ou l’épreuve à de nombreux moments de notre existence, dans l’amour ou le deuil, par exemple, sans prendre la peine de nous arrêter sur des expériences jugées contingentes, éphémères et variables, peu habilitées à délivrer un sens général alors que selon Frédéric Worms, celui-ci est intimement constitué par elles, dans ces moments denses où la vie réunit ou au contraire sépare les êtres.

Chacun de nous l’a constaté, par excès ou par défaut, certaines circonstances nous conduisent à éprouver concrètement la question du sens de la vie, dans une sorte de vertige, parfois. Par excès lorsque la rencontre d’un être aimé vient subitement saturer l’existence d’un sens nouveau et porteur de promesses, c’est-à-dire d’un sens qui engage l’avenir lui-même et non plus seulement le présent, et ce qui n’est pas encore presque davantage que ce qui est par défaut lorsque la disparition d’un proche semble dépouiller la vie de toute forme de sens. Entre ces deux extrêmes, il y a toute une gamme de situations intermédiaires, comme ces moments de contemplation « à vide » où l’on se retourne sur soi et sur son existence pour se demander si elle a un sens, ou pas. Mais dans tous les cas de figure, les cantilènes de l’attachement ou les drames de la séparation, il s’agit de la même réalité, à laquelle on n’accorde généralement pas trop d’attention, porté ou submergé que l’on est par la force de l’événement.

Pourtant le deuil nous permet de prendre la mesure de la nature profondément contradictoire de la question du sens de la vie, contradiction, paradoxe où réside foncièrement sa vérité. Et l’on peut en faire l’expérience, sans même que la mort survienne, en songeant simplement, comme dans les moments d’angoisse, à la disparition d’un être cher, l’enfant ou l’amant. Dans le deuil, le sens s’effondre, la vie dont la trame iridescente était faite jusqu’au moindre détail des gestes, des inflexions de la voix, des émotions et des projets perd sa propre substance alors que, comme on dit, « la vie suit son cours », la vie en général, anonyme et indifférente, peu regardante et inattentive, imprévoyante. L’abime entre la dimension individuelle et collective de la vie apparaît alors à son comble, et irréconciliable la contradiction entre le sens intime de la vie qui semblait pourtant absolu et immédiat, et une vie générale dont l’absence de sens, non moins absolue, vient de l’emporter. Or c’est précisément dans cette distorsion, nous dit avec raison Frédéric Worms, que réside le sens de la vie, dans ce grand écart entre l’expérience individuelle et le cours collectif de la vie, entre le psychisme et le biologique, et bien que nous n’y prenions garde, cette tension nous traverse au lieu de nous écarter, de nous rendre étrangers à nous-mêmes.

Cette contradiction s’est incarnée dans l’histoire de la pensée, où l’on peut distinguer à cet égard deux courants antagonistes. Les philosophies de la vie, qui partent de la vie en général ou qui y retournent comme à l’alpha et l’oméga, manquent à situer le sens de la vie individuelle dans ses détails biographiques. A l’autre bord, les philosophies du sens partent de l’expérience humaine comme fait premier mais peinent à la positionner dans la réalité de la vie en général. Le modèle du premier courant est la pensée de Schopenhauer, pour laquelle le sens de la vie individuelle est une illusion, un effet de la ruse du « vouloir-vivre » qui est à l’œuvre dans la nature et ne vise qu’à sa propre reproduction. L’apport de cette conception est cependant de nous incliner à ne pas oublier la dynamique de la vie réelle dans le sens que nous ajoutons à la vie individuelle. Du côté des philosophies du sens on trouvera notamment la phénoménologie ou la psychanalyse, de Sartre à Ricoeur et sa théorie de « l’identité narrative », en passant par Husserl, Heidegger, Lacan ou Merleau-Ponty, l’existentialisme sous toutes ses formes. Mais là Frédéric Worms signale le risque de couper la vie individuelle de sa source biologique, de sa « réalité corporelle et temporelle » car l’individuation – je cite – « ne peut pas être seulement un effet de sens, de langage, de culture ». L’expérience de la mort d’autrui, par exemple, nous ramène brutalement à cette réalité du vivant. Et, on le sait, la question du vivant revient aujourd’hui au cœur des débats dans toute une série de domaines. Autant avoir les idées claires.

Ce qui manque à ces deux conceptions opposées du « sens de la vie », et c’est là toute la force de l’évidence rappelée par l’auteur, c’est l’aspect relationnel de ces expériences « existentielles ». « La vie qui unit et la vie qui sépare » se réfère toujours au lien qui se noue entre les êtres et qui constitue notre humanité commune, qui fait aussi que nous sommes, comme disait Heidegger, toujours « déjà là » quand arrive une nouvelle créature. C’est par les autres que nous existons, dès la naissance, que nous accédons à la parole, à la culture, à l’histoire. Au même temps se forge notre individualité, qui reste le fruit de tous ces apports, mais se réserve le droit de se fermer à l’autre. Lorsque le lien se dénoue, ou que la vie fait défaut, l’empreinte fait perdurer la relation, à la façon d’un membre fantôme. « Tout se passe comme si la vie conduisait dans les relations entre les vivants, notamment humains, au sens que prennent les vies les unes pour les autres », ajoute l’auteur, et c’est aussi le début de la vie éthique, qui trouve sa source dans l’empathie (sans parler des neurones miroirs) : quand on est capable d’éprouver la souffrance d’autrui, on évite de la causer.

Jacques Munier

Revue Thauma N°10 Dossier La Patience

(Le verbe grec thaumadzein exprime l’étonnement - la qualité du philosophe pour Platon - voire l’émerveillement)

La revue de philosophie et de poésie animée par Isabelle Raviolo

La patience, « le temps repousse les avances de la hâte » (Gille Baudry), et au fil des pages on retrouve une curieuse association entre la patience et la neige

Henri Thomas :

La patience éclaire le mur

Aujourd’hui neige, demain vide pur

Salah Stétié :

Patience est neiger

Patience est fleurir

Il faut du temps pour que la neige

Couleur de fleur, couleur de feu

  • se décolore

La vie à la vie s’enchaîne et s’enfuit

La nuit vient avec le chant Mario Luzi

Plus de 60 auteurs, d’Anna Akhmatova ou Gabrielle Althen à Claude Vigée en passant par Jean-Pierre Lemaire, Jean-Yves Masson ou Jean Tauler, des connus et des moins connus…

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