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La Visitation dans l’art / Revue Arts Sacrés

7 min
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Anne Marie Velu : La Visitation dans l’art. Orient et Occident V-XVIe siècle (Cerf) / Revue Arts Sacrés hors-série n° 2 juin 2012 (Editions Faton)

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Anne Marie Velu : La Visitation dans l’art. Orient et Occident V-XVIe siècle (Cerf)

Contrairement aux autres scènes de l’iconographie mariale, comme l’Annonciation, la Pietà, l’Assomption ou le Couronnement de la Vierge, la Visitation n’avait fait l’objet d’aucune étude de cette ampleur dans notre langue, comme le confirme, « vérification faite », François Boespflug dans sa préface. Pourtant, de Lisbonne à Friebourg et Istanbul, et sur tous les supports, la peinture, la sculpture, l’enluminure, la représentation de cet épisode plus personnel et presque intime de la vie de Marie est fréquente. On peut d’ailleurs en juger avec la centaine d’illustrations du livre.

L’histoire est racontée par Luc, dans les évangiles canoniques mais également dans le Protévangile de Jacques, un apocryphe. Elle évoque la visite que fait Marie, quelques jours après l’Annonciation, à sa cousine Elisabeth, elle-même enceinte du futur Jean-Baptiste, malgré son grand âge et en vertu d’une grâce divine. Les deux femmes partagent cette condition, d’avoir été élues par Dieu lui-même pour porter, l’une un prophète, et l’autre sa propre incarnation. Et l’effusion est d’autant plus forte qu’Elisabeth a pressenti l’état de Marie par une agitation intérieure, les mouvements de la créature de six mois qu’elle porte elle-même et qui est souvent représenté à genoux dans les nombreuses images où figurent les enfants, comme par transparence, dans le ventre de leurs mères respectives. A genou devant l’incarnation minuscule de Dieu mais dont le futur Jean-Baptiste a déjà connaissance.

Dans une société médiévale que Jacques Le Goff définissait comme une civilisation du geste, la représentation de la Visitation est particulièrement parlante, elle est d’abord la représentation d’un geste, l’embrassade, assortie d’une caresse de Marie sur la joue d’Elisabeth dans certains cas et dans presque tous, le geste d’Elisabeth qui touche le ventre de Marie. L’embrassade, qui se dit en grec d’un mot qui désigne aussi une forme particulière de dévotion aux icônes, aspasmos , l’embrassade a en plus une signification puissamment symbolique. En reconnaissant Marie comme mère de Dieu, Elisabeth, la femme du prêtre Zacharie, décide du même coup de la reconnaissance de la Nouvelle Alliance par l’Ancienne, ou du christianisme par le judaïsme.

C’est une scène dont les hommes sont absents, à quelques rares exceptions près pour Zacharie, et plus rares encore pour Joseph. Le décor résume souvent l’épisode. Un chemin signale le déplacement, le trajet parcouru par Marie, maisons et portes l’espace de la visite. Lorsque les deux maisons sont représentées, la porte de celle de Marie est fermée, symbole de sa conception virginale et rappel de la prophétie d’Ezéchiel devant le porche extérieur du sanctuaire où Yahvé l’avait conduit : « Ce porche sera fermé. On ne l’ouvrira pas, on n’y passera pas, car Yahvé, le Dieu d’Israël, y est passé. » Parfois figure une montagne, lieu traditionnel de la Révélation et dans le retable de la crucifixion, dû à Melchior Broederlam et qu’on peut voir au musée de Dijon, une œuvre où les deux scènes de l’Annonciation et de la Visitation sont représentées dans leur succession, Dieu lui-même plane au dessus des sommets en dirigeant sur la scène le puissant rayon de son souffle créateur.

Le plus surprenant dans l’ensemble de ces images, c’est la représentation de ce qu’on n’ose nommer des fœtus par crainte de l’anachronisme, on dira des modèles réduits d’enfants qui apparaissent en transparence ou sertis dans des mandorles à l’endroit du ventre maternel. L’occasion pour l’auteure de faire le point sur les connaissances anatomiques et médicales de l’époque, totalement rudimentaires. Et puis de constater que ce type d’incrustation est particulièrement fréquent en terre germanique, d’où le rapprochement suggéré avec le mouvement des béguines, avec des figures et des voix sacrifiées, comme celle de Marguerite Porète, et avec la mystique rhénane de Maître Eckhart. Dans la quête de l’union mystique avec Dieu, et par le don de la grâce, l’âme gagnée par la présence divine est en quelque sorte divinisée, une réplique sismique de la thèse centrale attribuée à St. Irénée et souvent reprise par les Pères grecs : « le Christ s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». Dans cette perspective, quelle meilleure pédagogie que de montrer l’image de cette incarnation miraculeuse, et dans l’œuf, si j’ose dire ?

D’autant que, comme le montre ce livre, la culture de l’image n’est pas l’apanage de notre époque. Aux temps où les voyageurs descendaient de cheval pour entrer dans une église et, comme disait Huizinga, « voir Dieu en passant », la rencontre, dans le fond d’une chapelle ou d’une Cathédrale, de cette simple scène de joie incommensurable, la joie partagée de devoir enfanter un prophète et Dieu lui-même, cette image de la vie prénatale du Christ devait étancher pour un temps l’inextinguible soif de « voir Dieu » qui caractérisait les contemporains, et Dieu à l’œuvre si ce n’est Dieu en majesté.

Jacques Munier

Arts Sacrés hors-série n° 2 juin 2012 (Editions Faton)

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