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L’adoption de l’agriculture chez les Pygmées / Revue L’homme et la société

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Christian Leclerc : L’adoption de l’agriculture chez les Pygmées baka du Cameroun (Editions de la Maison des sciences de l’homme) / Revue L’homme et la société N° 183-184 Dossier La terre : une marchandise ? Agriculture et mondialisation capitaliste (L’Harmattan)

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Christian Leclerc : L’adoption de l’agriculture chez les Pygmées baka du Cameroun (Editions de la Maison des sciences de l’homme)

Dans sa préface, l’ethnologue Serge Bahuchet, lui même spécialiste des Pygmées, rappelle que peu de peuples ont autant suscité la curiosité, et ce depuis les Grecs, dont la littérature légendaire est à l’origine de leur nom, le terme pygmaios signifiant « haut d’une coudée ». C’est dire si le terrain est encombré de préjugés, de généralisations, voire de fantasmes, comme celui du « peuple de la forêt », ainsi que de représentations qui négligent le passage du temps et les transformations que ces peuples nomades ont vécues au cours de leur histoire. Après une enquête sur les dénommés « Pygmées des Tikar », auxquels il a restitué leur véritable ethnonyme de Bedzan, Christian Leclerc s’installe à Mesea, au sud-est du Cameroun, pour un séjour de deux ans chez les Baka, qui ont adopté une nouvelle technique de production, l’agriculture et choisi de s’installer dans un habitat permanent, en lisière de forêt, au bord des routes, tout en conservant des points de chute pour leurs pérégrinations régulières dans leur milieu traditionnel, de manière à poursuivre également leurs activités de cueillette et de chasse. L’intérêt de l’enquête est évidemment d’étudier ce moment du passage entre le stade des chasseurs-cueilleurs nomades et celui des cultivateurs-éleveurs sédentaires, ce que dans l’histoire de l’évolution on situe à l’époque du passage du paléolithique au néolithique, et l’anthropologue Alain Testard a récemment montré dans un livre dont j’ai traité dans cette chronique, Avant l’histoire , que l’archéologie et l’ethnologie pouvaient s’éclairer réciproquement dans ce domaine. Le terrain de Christian Leclerc permet donc d’observer une étape cruciale de l’évolution des sociétés humaines. Mais le cas précis des Pygmées baka vient remettre en cause l’idée que l’adoption de l’agriculture entraînerait nécessairement la sédentarisation.

Il invite au contraire à insister sur la continuité plutôt que sur la rupture, et dans les changements et les innovations, sur ce qui est conservé plutôt que sur ce qui est perdu. Cette cohérence dans le dynamisme d’une société en mouvement, où les organisations techniques, politiques et religieuses conservent leur valeur de référence, permet d’imaginer un progrès où la tradition ne s’opposerait plus au changement, mais constituerait plutôt la condition grâce à laquelle « le mouvement des sociétés peut prendre forme ». S’il est vrai que les Pygmées baka ont emprunté à leurs voisins villageois la technique de construction des habitations rectangulaires faites de murs en pisé et d’une toiture de raphia, ils n’ont pas pour autant abandonné leurs huttes hémisphériques en branchages disposées sur leurs parcours de chasse. Traditionnellement, les produits de la cueillette étaient les ignames, les graines oléagineuses de certains arbres, les mangues sauvages, des champignons ou des feuilles comestibles, des larves d’insectes et le miel, récolté en haut des arbres par les hommes. La chasse ordinaire pourvoyait aux besoins en viande, notamment de sanglier et la grande chasse à l’éléphant était collective et dirigée par un « maître de la chasse » qui avait le pouvoir magico-religieux de s’adresser aux animaux et de devenir invisible. A propos de leur mobilité, Christian Leclerc rappelle que, dans l’esprit des Pygmées, elle avait aussi une fonction politique en permettant de résoudre les conflits et de prendre pour cela, non pas la clé des champs mais la clé des bois.

Dans leur adaptation à la nouvelle donne qui leur a été en partie imposée, ces peuples ont trouvé une manière originale de conserver leurs modes de vie traditionnels tout en cultivant certaines plantes vivrières, notamment le manioc et la banane plantain, ainsi qu’en s’associant aux agriculteurs villageois pour d’autres cultures qu’ils s’obstinent à refuser, comme celle de l’arachide. Sans cette dialectique, comme le montre l’ethnologue, « c’est l’inefficacité symbolique ou la ruine d’un système de représentation qui les menacerait au village ». C’est ainsi qu’ils ont substitué à la dispersion, celle des groupes et des clans dans la forêt, une pratique de la suspicion et de la méfiance qui trouve son origine mythologique dans la figure de Kosè, l’une des quatre divinités honorées par les Pygmées. La jalousie qui le caractérise découle en fait d’un principe d’équité, « pour que tous soient pareils ». Avoir quelque chose que les autres n’ont pas déclenche les pouvoirs de cet « esprit sorcier », ce qui entraîne de la part des individus une attitude de discrétion que l’auteur a pu constater lui-même lorsqu’il lui arrivait de faire un cadeau à telle personne qui le lui rendait aussitôt en lui demandant de le garder jusqu’à la nuit pour revenir le récupérer discrètement. La même discrétion est de mise à l’égard du prélèvement des ressources, en particulier avec le gibier lorsque la chasse est individuelle. Et certains Baka ont affirmé à l’ethnologue ne pas savoir qui habitait le village « parce que – je cite - ils ne pouvaient se fier à l’apparence des personnes ». Reconnaître un sorcier, c’est se dévoiler soi-même en tant que sorcier et c’est pourquoi « personne ne parle ».

Les tentatives d’intégration des Pygmées dans des villages où ils redeviennent visibles remontent à l’époque coloniale mais se sont poursuivies après l’indépendance, notamment en termes de développement, avec les plans quinquennaux et l’opération « mille pieds », destinée à « intéresser les Pygmées à l’agriculture et à promouvoir ainsi leur sédentarisation ». Mais les Baka n’en font qu’à leur tête, comme en témoignent les rapports de l’organisation néerlandaise de développement qui intervient auprès d’eux – je cite : « le plus grand problème (…) c’est leur instabilité. Beaucoup se promènent encore plusieurs mois en forêt, pour faire la chasse, la pêche, la cueillette. Pendant ce temps-là, les plantations restent sans être finies, pas entretenues et parfois récoltées par les voleurs. » Ce que montre parfaitement le livre de Christian Leclerc, c’est que cette attitude sélective est le produit d’un choix conscient, une forme de résistance et non la conséquence d’un échec.

Jacques Munier

Les Pygmées : leur taille est la conséquence d’une adaptation morphologique au milieu de la forêt équatoriale, essentiellement due à leur régime alimentaire et non à une forme héréditaire de nanisme.

Revue L’homme et la société N° 183-184 Dossier La terre : une marchandise ? Agriculture et mondialisation capitaliste (L’Harmattan)

Un dossier coordonné par Thierry Pouch, qui traite d’une question de plus en plus débattue, notamment sous l’angle de ce qu’on appelle « la sécurité alimentaire ». C’est celui qui est adopté dans ce dossier par Gérard Azoulay, qui rappelle que le mode de fonctionnement de l’économie agricole mondiale maintient dans l’insécurité alimentaire chronique près de 900 millions d’individus. Il revient sur les règles du commerce international des produits agricoles qui constituent une entrave à la mise en œuvre de stratégies cohérentes dans de nombreux pays en voie de développement.

Rémy Herrera et Laurent Ilboudo étudient le cas du Burkina Faso, Aurélie Druguet, celui de la valorisation du riz dans une province des Philippines et Bernard Roux celui de l’agriculture familiale au Brésil, un pays où règne par ailleurs le capitalisme agraire.

Patrick Mundler et Jacques Rémy analysent quant à eux le déclin de l’exploitation familiale à la française et Madlyne Samak interroge la pratique d’un mode alternatif de commercialisation des fruits et légumes par les AMAP, les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne.

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