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L’âge des cénacles / Revue L’Atelier contemporain

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À retrouver dans l'émission

Anthony Glinoer, Vincent Laisney : L’âge des cénacles. Confraternités littéraires et artistiques au XIXe siècle (Fayard) / Revue L’Atelier contemporain N°1 Dossier Pourquoi écrivez-vous sur l’art ?

cénacles
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Entre les salons du XVIIIe siècle et les avant-gardes du XXe s’épanouit la forme littéraire, artistique et affinitaire du cénacle, qui tient des premiers et augure des secondes tout en constituant un modèle original de sociabilité. Anthony Glinoer et Vincent Laisney ont étudié dans le détail comment – je cite « le romantisme se façonne au jour le jour chez Delescluze, Nodier et Hugo. Le réalisme se bricole à la brasserie Andler. Le naturalisme se forge chez Zola et s’orfèvre chez Goncourt. Le symbolisme se remplit d’une signification profonde chez Mallarmé. » Le cénacle apparaît ainsi comme une machine à produire des « ismes » – écoles sécularisées, disait Adorno – dans l’amitié et la reconnaissance des pairs, autour d’une figure charismatique et à travers la complicité des écrivains et des artistes. Véritables « accumulateurs de capital symbolique et de capital social » pour le dire comme Bourdieu, capital dont profite l’ensemble du groupe, les cénacles, structures intimes et tournées contre l’institution littéraire, sont voués à la dissolution dès lors qu’ils parviennent à imposer leurs idées et leurs esthétiques. C’est leur paradoxe fondateur, mais c’est aussi ce qui impulse la révolution permanente des mouvements tout au long de ce siècle. Dès qu’un paradigme vient à être reconnu comme une norme, il suscite sa contradiction et l’apparition d’une nouvelle esthétique. Romantisme, réalisme et naturalisme, symbolisme, expressionnisme, mouvement nabi, tous ont eu leurs cénacles et leurs ateliers avant d’entrer à l’Académie pour tourner en rond sous les coupoles.

Il faut dire que le XIXe siècle crée toutes les conditions d’une explosion du phénomène littéraire. Un accès décuplé à la culture lettrée pour une population d’étudiants désormais issue des classes moyennes et parfois populaires, une production imprimée qui s’envole et des tirages moyens qui augmentent, passant de 1100 exemplaires sous la restauration à 2500 sous le Second Empire, journaux et revues suivant la même progression. D’où une concurrence accrue sur la scène littéraire et artistique et l’apparition d’une « intelligentsia prolétaroïde » – l’expression est encore de Bourdieu – qui formera les rangs dépenaillés de la bohème, « littérateurs échevelés et artistes ratés » pour lesquels le café ou la mansarde remplaceront le domicile d’écrivain, mais ceci est une autre histoire. Afin de remédier à la valse des étiquettes sur le marché symbolique de la valeur artistique, certains refusent d’être catalogués. Mallarmé, dont les rendez-vous des Mardis – chez lui, rue de Rome – emportent la palme de la longévité, sera de ceux-là. Pendant près de vingt ans, jusqu’à sa mort à la fin du siècle, il s’emploiera à convaincre ses amis de rester étrangers à ce qu’il appelle « la réclame ». Et le Cercle zutique, rassemblé justement à l’Hôtel des Étrangers, l’un des rares à s’engager politiquement, en l’occurrence pour la Commune avant que l’affaire Dreyfus ne creuse sa ligne de démarcation entre les intellectuels, ce club zutique d’où émerge la figure de Rimbaud n’aura avancé aucun programme, leur fameux album n’étant qu’un journal de bord à usage interne.

Et puisque vous allez recevoir Pierre Assouline, tout jeune membre de l’Académie Goncourt, j’évoquerai pour conclure un autre type de stratégie de consécration littéraire fomentée par un cénacle, le dimanche au Grenier d’Auteuil, celle d’Edmond de Goncourt, lequel confesse dans son journal au moment même où il ouvre à ses invités triés sur le volet sa somptueuse mansarde réaménagée, et alors qu’en 1885 son œuvre romanesque est déjà derrière lui : « idée de tous les moments, chez moi, de défendre de l’oubli ce nom de Goncourt par toutes les survies, survie par les œuvres, survie par les fondations. » Dont acte, jusqu’à ce jour.

Jacques Munier

atelier
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Revue L’Atelier contemporain N°1 Dossier Pourquoi écrivez-vous sur l’art ? Une revue animée par l’éditeur François-Marie Deyrolle et qui invite aux échanges entre écrivains et peintres

http://www.r-diffusion.org/index.php?ouvrage=LAC-08

Avec notamment, dans cette nouvelle livraison, un bel essai de Pierre Bergounioux qui revient à l’origine de l’écriture et au passage de la forme au signe – je cite « l’art dirait avec des moyens matériels, encore, ce dont le langage épuré, le texte écrit, abstrait, réfléchi constitue le vecteur tardif, électif. » A partir de cette fable s’expliquerait la profonde et ancienne affinité entre l’art et l’écriture

Et Claude Louis-Combet, qui a beaucoup écrit sur les peintres témoigne de l’espèce d’injonction que la peinture adresse à l’écrivain : « on n’est pas loin, de la sorte – écrit-il – d’une combinaison – ou relation d’existence – expérimentée dans l’échange amoureux, qui hausse l’opacité des êtres jusqu’à la transparence de signes ».

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