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Laïcité, laïcités / Revue Esprit

5 min
À retrouver dans l'émission

Jean Baubérot, Micheline Milot & Philippe Portier (ss. dir.) : Laïcité, laïcités. Reconfigurations et nouveaux défis (Éditions MSH) / Revue Esprit N° 412 Dossier Après l’union sacrée, comment ouvrir le débat ?

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À l’heure où le débat sur la laïcité fait rage à nouveau, cet ouvrage collectif est bienvenu. D’abord parce qu’il ouvre des perspectives sur d’autres pays européens, ou occidentaux comme le Canada, mais aussi d’Afrique ou du monde arabe comme la Tunisie, et parce qu’il apporte un peu de clarté dans ce qui apparaît souvent empreint d’une grande confusion. Qu’y a-t-il de commun entre la « laïcité ouverte » à la canadienne, qui préconise les « accommodements raisonnables » dans un esprit de reconnaissance et de dialogue, et la « laïcité positive » revendiquée par le président Sarkozy au Latran pour célébrer les racines chrétiennes de la France et affirmer – je cite – que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur » ? Quoi de comparable entre la laïcité défendue par Elisabeth Badinter et celle que manipule Marine Le Pen pour stigmatiser les musulmans français, par exemple lorsqu’elle prétendait qu’on ne mangeait plus que de la viande hallal en région parisienne ? Dans son éclairante contribution, Michel Wieviorka rappelle qu’on ne peut opposer laïcité et multiculturalisme qu’au prix d’une confusion entre religion et culture : « la laïcité est un principe qui concerne la religion et sa séparation d’avec l’État – souligne-t-il – Le multiculturalisme est un concept juridique et institutionnel relatif au traitement des différences culturelles ». Et dans la confusion peut très vite s’insinuer la représentation en termes de race.

Il y a quelques années trois chefs d’État ont décrété l’échec du multiculturalisme : Angela Merkel, David Cameron et Nicolas Sarkozy. Mais ce qu’ils visaient en fait c’est l’islam radical et ses dérives terroristes, liées pour les britanniques notamment à l’existence de ce « Londonistan » où des prédicateurs extrémistes pouvaient inciter à la haine et à la violence en toute liberté. Notre culture politique, on le sait, n’est pas favorable au multiculturalisme ni au communautarisme et il est vrai que cette forme de gestion des différences court toujours le risque de basculer dans des dérives sectaires, avec la domination écrasante de la communauté sur les individus, en particulier les femmes, ou encore de déboucher sur les violences entre communautés, et il convient sans doute d’en promouvoir des formes « tempérées » et contrôlées. Mais son alternative républicaine – l’intégration – peut-elle vraiment lui être opposée comme un succès ?

Jean Baubérot et Micheline Milot reviennent sur le concept de laïcité tel qu’il découle de la loi de 1905 et ils en détaillent le contenu : deux principes portent sur les finalités – la liberté de conscience et la non-discrimination pour raison religieuse – et deux autres sur les moyens – la séparation de l’État et du religieux, ainsi que sa neutralité en matière de croyances. Mais pour être pleinement efficients ces principes doivent se conjuguer avec la justice sociale. Par ailleurs, à l’époque de la mondialisation, les religions ont perdu leur lien fort avec leur territoire et leur culture d’origine. Dans cette situation nouvelle le principe de séparation devrait pouvoir s’appliquer aux États qui subventionnent des lieux de culte sur notre sol et forment des imams qui prêchent un islam fondamentaliste et rétrograde contraire à nos valeurs.

Mireille Delmas-Marty aborde ici un chapitre éloquent de la mondialisation des normes juridiques qui concerne les droits de l’homme. Elle évoque la Déclaration de l’Unesco sur le respect de la diversité culturelle adoptée en novembre 2001. Mais elle relève que ce texte n’indique pas comment concilier pluralisme et universalisme afin d’éviter le relativisme, qui conduirait par exemple à considérer que dans certaines cultures l’inégalité entre les hommes et les femmes est un fait de tradition qui doit être reconnu. Le cas de figure soulevé, particulièrement sensible aujourd’hui, se rapporte à la liberté d’expression et en particulier au blasphème, qui n’est pas un délit en France. Les juges de la Cour européenne des droits de l’homme reconnaissent cependant en matière de protection de la morale ou des convictions religieuses une « marge nationale d’appréciation ». C’est pourquoi ils n’ont condamné ni l’Autriche, ni le Royaume-Uni pour la censure de films jugés blasphématoires. Par contre, à propos d’un article évoquant l’antisémitisme de l’Église catholique en France sous l’occupation et condamné pour diffamation, ils ont estimé la condamnation incompatible avec la liberté d’expression, considérant que contrairement aux autres cas « la provocation aurait pu contribuer à éclairer le débat public ». Conclusion : face au relativisme latent de la diversification des normes la souplesse s’impose au croisement des cultures laïques et religieuses.

Jacques Munier

Revue Esprit N° 412 Dossier Après l’union sacrée, comment ouvrir le débat ?

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« Dans notre nouveau numéro, un dossier spécial consacré aux événements de début janvier. Après l’union sacrée, comment ouvrir le débat ? Les contributeurs (parmi lesquels Akram Belkaïd, Antoine Garapon, Joseph Maïla, Olivier Mongin, Véronique Nahoum Grappe, Lucile Schmid) analysent la violence terroriste, la question de la liberté d’expression et les contradictions françaises en matière de laïcité.

Retrouvez également un dossier sur l’avenir du pouvoir local : faut-il vraiment se focaliser sur la question du périmètre de ce pouvoir, comme on l’a vu avec la réforme des régions ? Comment expliquer les singularités de la France, le pays aux 36000 communes ? Daniel Béhar, Philippe Estèbe, Béatrice Giblin, Jacques Lévy et Martin Vanier reviennent sur ces questions.

A lire aussi, des textes d’hommage à Abdelwahab Meddeb, une analyse de la polémique autour d’Exhibit B , la représentation des nouvelles technologies au cinéma et bien d’autres sujets. »

Alice Béja, rédactrice en chef

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