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L’Alphabet sacré / revue Archives juives

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Josy Eisenberg, Adin Steinsaltz : L’Alphabet sacré (Fayard) / Archives juives , revue d’histoire des juifs de France N° 45/2 Dossier : Français, Juifs et Musulmans dans l’Algérie coloniale (Les Belles Lettres)

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Josy Eisenberg, Adin Steinsaltz : L’Alphabet sacré (Fayard)

Gustave Guillaume, un linguiste qui passa sa vie à étudier la plus petite unité linguistique, le mot et qui consacra vingt années à scruter les articles – qui font passer le mot d’un stade virtuel à un état effectif – Gustave Guillaume aurait été parfaitement à l’aise dans la combinatoire infinie que permet l’alphabet hébreu, où chaque lettre possède un sens, lui-même accolé à un chiffre, ce qui multiplie les combinaisons possibles où s’originent et prolifèrent les significations. Ainsi la première d’entre ces lettres, aleph , dont la forme est figurée par l’assemblage de trois autres lettres – deux yod séparés par un vav : leur somme donne le chiffre 26 qui est la valeur numérique du Tétragramme. Si le nom de Dieu ne contient pas la première des lettres, il s’est quand même symboliquement replié en elle.

Chaque lettre forme ainsi un monde de significations et de correspondances que parcourent ici à bâtons rompus et avec une jubilation communicative deux rabbins, Josy Eisenberg et Adin Steinsaltz, lequel est également mathématicien et exégète du Talmud, tout au long d’un dialogue dont les différentes étapes font halte à chacune des lettres de l’alphabet hébreu. Comme deux enfants gourmands, ils se comportent à la manière de ces élèves que les enseignants, à l’époque du Temple, avaient pour méthode d’apprentissage de faire lécher des lettres enduites de miel en vue de faciliter l’entrée dans l’univers de l’alphabet, un mot lui-même formé – on l’entend bien – par les deux premières lettres : alpha et beth . Inventé par les Phéniciens, il fut comme on sait adopté par les grecs, les hébreux, les arabes et les latins. Et comme les hiéroglyphes égyptiens, la racine hiéro signifie sacré , l’alphabet est tenu dans la tradition juive pour être une émanation divine et l’instrument de la Révélation. Galilée pensait que la nature est écrite en langage mathématique, les Hébreux affirment que c’est par les mots que le monde fut créé. Dieu dit et en nommant toutes choses il leur conféra l’existence.

D’ailleurs comment se fait-il que la première lettre de la Torah ne soit pas l’aleph mais le beth , la deuxième? La Genèse débute en effet par le mot Béréchit – au commencement. C’est parce que, nous expliquent les auteurs, aleph correspond au chiffre un, qui signifie aussi « être seul », comme lorsqu’on dit que « l’Eternel est un » et qu’il est en quelque sorte « le Seul ». La lettre beth , elle, renvoie au chiffre deux et exprime la dualité, le début de la complexité. Je cite le commentaire : « le monde ne pouvait pas être créé « un », uniforme : il est placé sous le signe de la dualité ». Et d’ajouter que les Dix Commandements commencent, eux, par l’aleph car la Loi est une. Il en est curieusement de même pour tous les mots qui désignent l’homme et qui, comme Adam, débutent par aleph . Mais là c’est plutôt la forme du mot constituée par les deux yod orientés l’un vers le haut et l’autre vers le bas qui fait sens : l’homme, qui peut s’élever très haut peut aussi tomber très bas. Cela dit, rien n’interdit de penser que l’aleph initial désigne également le caractère unique de chacun d’entre nous.

On ne pourra pas suivre ici nos deux rabbins dans l’examen des 22 lettres de l’alphabet hébreu, d’autant qu’en les combinant deux par deux on arrive déjà à 442 combinaisons. Mais on ne peut s’autoriser à faire l’impasse sur le nom de Dieu, le fameux Tétragramme réputé imprononçable, composé d’un yod et de deux séparés par un vav : YHVH, si j’ose dire. C’est ce double , qui est en fait un H muet s’il n’est pas suivi d’une voyelle, qui retranche le nom divin du vocabulaire disponible. Identique à un souffle, il est une métaphore de la parole et donc de l’esprit créateur. Difficile d’imaginer l’ouragan cosmique déchaîné par la parole divine au moment du big bang mais c’est bien cette lettre muette qui fit office de commencement apocalyptique. En forme de petit dolmen, la lettre en combine deux autres : daleth , qui représente la pauvreté et vav , qui renvoie à la communication, « quelque chose qui se passe et se dévoile dans le temps et aussi dans l’espace ». On ne saurait mieux définir le passage du néant de la pauvreté à l’être qui est le propre de la création.

L’initiale du nom de Dieu, Yahveh, est donc la lettre yod , laquelle est également l’initiale Yehoudi qui signifie Juif et chez les ashkénazes la lettre désignait tout uniment un coreligionnaire, même si en yiddish on pouvait dire Yid ou Youd. Josy Eisenberg rappelle qu’un des maîtres du hassidisme, Sima Bounhem avait été surnommé le yéhoudi parce qu’il avait l’habitude de dire : « chaque matin je me réveille païen et je dois devenir juif. » Yod est la plus petite des lettres, toute petite comme le iota grec, semblable à un simple point mais elle est sainte du fait qu’elle est la dixième de l’alphabet et qu’il est écrit dans les Psaumes que c’est avec Yah , formé des deux lettres yod et « que Dieu a créé les mondes ». Placée devant un verbe elle le conjugue au futur, ce à quoi le Talmud donne toute l’ampleur voulue lorsqu’il commente les Psaumes : « avec le yod Il a créé le monde futur et avec le ce monde-ci ». Il y a d’ailleurs un lien très fort entre le yod et l’aleph , comme de 1 à 10, 10 qui est le chiffre de la plénitude selon la Torah : le monde est créé par dix paroles, la Loi par les Dix Commandements et dans la cabbale il y a dix degrés de l’être, les dix sefirot . « Tout dixième sera saint » affirme le Lévitique et le jour du pardon, Yom Kippour, tombe le dixième jour après le nouvel an juif. La lettre yod , comme toutes autres, a également un sens premier, celui de main, celle qu’on suit et celle qu’on serre aussi, et le mot permet de désigner l’ami : Yedid , pluriel de yad et qui s’écrit yad yad , c’est à dire une main une main pour dire l’amitié.

Dans un autre sens la lettre yod signifie le lieu, comme dans Yad Vachem, le musée de la Shoah, à Jérusalem – un lieu – yad – et un nom – chem – pour les millions de Juifs européens privés de sépulture.

Jacques Munier

Archives juives , revue d’histoire des juifs de France N° 45/2 Dossier : Français, Juifs et Musulmans dans l’Algérie coloniale (Les Belles Lettres)

Au moment où l’on célèbre les 50 ans de l’indépendance algérienne

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