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L’âme du vin / Revue Le Rouge & le Blanc

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Georges Ferré : L’âme du vin. Symbolisme et spiritualité dans les trois religions (Dervy) / Revue Le Rouge & le Blanc N°106

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Georges Ferré : L’âme du vin. Symbolisme et spiritualité dans les trois religions (Dervy)

C’est la saison des vendanges, je me suis laissé dire que cette année ne serait pas exceptionnelle au point de vue quantité, les météores intempestifs comme la grêle, ou au contraire l’absence de précipitations ont nui au bon mûrissement du fruit. Quant à la qualité, il est un peu tôt pour le dire, mais je vous en reparle dans un instant, au moment de présenter la revue du jour.

Le vin, on le sait, est né et s’est répandu autour de la méditerranée, les archéologues viennent confirmer aujourd’hui un aspect de l’épisode biblique du Déluge, qui fait s’échouer l’arche de Noé sur la cime du Mont Ararat, dans l’ancienne Arménie, à la suite de quoi – je cite la Genèse – « Noé, le cultivateur, commença à planter la vigne. Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda sous sa tente ». On reviendra sur cette scène primitive, parce qu’elle représente un concentré de l’ambivalence du vin au regard des trois monothéismes, mais il se trouve que les plus anciennes traces de vinification ont été découvertes sur les flancs de la montagne que les Arméniens appelaient aussi Masis. De là, la culture de la vigne se serait répandue par les vallées du Tigre et de l’Euphrate à travers tout le Moyen-Orient, réjouissant les humains mais les exposant aux dangers de l’ivresse. C’est ce que nous raconte la mésaventure de Noé. L’ivresse sacrée, l’ivresse mystique ou ce que Jésus appelait la « sobre ivresse », si elle prend modèle sur celle que procure le breuvage des libations, ne peut être confondue avec la beuverie. D’autant plus qu’aux yeux des religions révélées, le vin n’est pas une boisson comme une autre, il est d’origine divine, une réminiscence de la Terre promise lors de la bénédiction du sabbat juif, le symbole du sang versé par le Christ en rémission de nos péchés et le nectar réservé aux élus dans le paradis d’Allah. C’est cette histoire symbolique du vin dans les trois religions et civilisations du Livre que nous raconte Georges Ferré.

Le Talmud de Babylone prétend même que ce n’est pas de la pomme mais bien du raisin qu’il s’agirait lors de la fatale consommation du fruit de la connaissance du bien et du mal. Et de fait, le jus de la treille concentre le meilleur et le pire. Selon la valeur numérique des lettres en hébreu, le mot vin – « yayin » – correspond au chiffre 70, tout comme le mot « sod », qui signifie le secret, la connaissance suprême. Boire du vin, c’est donc en quelque sorte atteindre le secret de la sagesse divine. Mais ce que révèle en filigrane l’histoire de Noé, c’est le versant démoniaque et orgiaque du vin. Lorsqu’on nous dit qu’enivré, il « se dénuda », c’est un euphémisme pour dire qu’il s’est adonné à la luxure, en l’occurrence à l’inceste, comme le suggère le Lévitique , et la suite de l’épisode le confirme, quand le plus jeune des fils de Noé, Cham, ayant découvert son état, prévient ses frères qui, à reculons, le recouvrent d’un manteau et se retirent « pour ne pas voir ce que Cham a vu ». La colère de Noé à son réveil lorsqu’il apprend, nous dit la Bible, « ce que lui avait fait son fils le plus jeune » en dit long sur ce qui s’est passé. De même que dans l’histoire des deux filles de Loth, c’est clairement l’ivresse qui est l’occasion de la relation incestueuse. « Hier j’ai couché avec mon père », déclare l’une des uniques rescapées de Sodome et Gomorrhe détruites par la colère divine, et qui se croyant seule au monde, fit boire son père pour qu’il ne la reconnaisse pas au lit et puisse assurer ainsi sa descendance.

Si dans le Cantique des Cantiques , le vin et l’ivresse deviennent la métaphore de la profondeur de l’amour, dans les Proverbes Salomon stigmatise les excès : « Une ronce pousse dans la main d’un ivrogne », ou encore, à « ceux qui s’attardent au vin » : « tu seras comme un homme couché en haute mer, ou à la pointe d’un mât ». Mais au moment d’aborder le saint jour du sabbat, les juifs disposent, sur la table dressée, à côté du pain, la coupe d’argent réservée au vin. C’est le moment de la bénédiction et certains lisent alors ce verset du Cantique des Cantiques : « il m’a amené à la maison du vin, et son drapeau sur moi, c’est l’amour ». En bon juif, Jésus ne renâclait pas devant la coupe offerte au visiteur et la symbolique de la vigne, du cep et du pampre est partout présente dans ses propos. Quant à son observance détachée du rituel mosaïque, c’est encore la métaphore du vin et de l’outre qui l’exprime : « on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres… ». Georges Ferré montre que l’épisode des noces de Cana, où le Christ transforme l’eau en vin, devait correspondre à l’horizon d’attente des hommes de l’époque, car on trouve d’autres exemples d’un tel miracle, dans certaines îles grecques, mais attribué à Dionysos, cette fois. Et il retrace l’histoire millénaire des noces de la Chrétienté et du vin, le quasi monopole exercé par les monastères sur sa production, le penchant prononcé des évêques pour le divin breuvage, et même des papes, dont les comptes de la Chambre apostoliques en Avignon établissent qu’à la cour pontificale la consommation quotidienne par personne atteignait 2 litres et demi ! Pour abreuver tout ce beau monde, les moines s’employait à vinifier du feu de Dieu, et ils ont élevé la viticulture au niveau d’un art.

En Islam, la prohibition, qui tient dans deux versets du Coran, est semble-t-il consécutive aux beuveries de proches du Prophète et dont il aurait été témoin. « N’approchez pas de la prière alors que vous êtes ivres », édicte l’un de ces versets, ce qui laisse à penser que le fait devait être fréquent. Mais à part ça, quelle débauche de célébrations dans la poésie, d’Abu Nawas à Omar Khayam, ce qui laisse supposer que l’interdit aura eu du mal à s’imposer. Du grand poète persan Hâfiz de Shiraz, un souvenir pour conclure : « La nuit dernière, j’ai vu les anges qui frappaient à la porte du cabaret ».

Jacques Munier

Ad vinum diserti, disait Pline l’ancien, l’éloquence par la grâce du vin, je me suis laissé piéger par mon sujet, et pourtant, je n’ai pas pris le petit déjeuner des premiers chrétiens, du pain trempé dans du vin, dès 3 ou 4h du matin.

Revenir aux Grecs : Héraclite « ne te moque pas de l’ivrogne, il croit qu’il est conduit par un jeune enfant qui titube, ne sachant pas où il va avec l’âme humide »

Revue Le Rouge & le Blanc N°106, disponible dès lundi chez tous les bons cavistes, sans publicité et avec de nombreuses dégustations

Jean-Marc Gatteron et François Morel (rédacteur en chef) à propos des vendanges, cette année :

« Certains vignobles dans la Loire par exemple (Cheverny en particulier) ont souffert du gel et de la grêle pour perdre par endroit jusqu'à 80 % de la récolte.

Globalement ce n'est pas une année à fruits sauf pour les noisettes (année de noisettes, année de disette disaient les Anciens).

Dans mon village mosellan, à Ancy-sur-Moselle, les vignerons n'ont jamais vu autant de sangliers, qui, affamés mangent les raisins au fur et à mesure de leur mûrissement. La cause n'est pas uniquement la prolifération de ces animaux, mais leur manque de nourriture. C'est pour le moins catastrophique.

D'une façon générale, au nord de la Loire, juillet a été pluvieux, donc attaque d'oïdium et de mildiou et août très, très sec, donc les baies ne sont pas juteuses. Le rapport peaux/pulpe est à l'avantage des premières. On risque d'avoir des vins concentrés qui pourraient manquer d'un peu de chair, voire d'un peu de charme.

Mais il ne faut jamais généraliser. Bref une année difficile ! »

Au sommaire du N° 106

  • les vins d'Auvergne,

  • les mâcons de chez Philippe Valette,

  • les vins de Serbie (Cyrille Bongiraud)

  • l’interview d'un artisan tonnelier, Michel Toutant, qui ne travaille qu’avec le chêne et qui raconte son beau métier, depuis le choix de l’arbre, jusqu’à la chauffe « il faut que les tonneaux cuisent bien, pour qu’ils aient du goût, sans être brûlés pour autant », et au cerclage, fer et châtaignier

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