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L’année du Maghreb / Revue Tiers Monde

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Vincent Geisser (ss. dir.) : L’année du Maghreb 2012 Dossier Un printemps arabe (CNRS Editions) / Revue Tiers Monde N°212 Dossier Dynamiques institutionnelles dans le monde arabe coordonné par Jean-Yves Moisseron et El Mouhoub Mouhoud (Armand Colin)

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Vincent Geisser (ss. dir.) : L’année du Maghreb 2012 Dossier Un printemps arabe (CNRS Editions)

L’année du Maghreb est une publication annuelle, certaines revues ont cette périodicité longue et c’est la raison pour laquelle on peut aussi la lire comme un ouvrage collectif. A quelques jours du deuxième anniversaire du soulèvement en Tunisie, alors que les pays du « printemps arabe » sont engagés dans le processus politique et constitutionnel, il est intéressant de se reporter aux analyses des spécialistes du Maghreb qui contribuent à faire de cette revue un bon observatoire de la vie politique et sociale de nos voisins méditerranéens. Le dossier explore notamment les signes avant-coureurs de ces révolutions et s’interroge sur l’effet de surprise qu’elles ont provoqué même chez les observateurs les plus attentifs, et d’abord au sein de l’équipe de l’Année du Maghreb. Il tente également d’analyser les raisons de l’abstention de certains pays comme l’Algérie ou le Maroc, alors que les mouvements sociaux, parfois virulents, n’y ont pas manqué.

S’il est vrai que la revue avait, par exemple, consacré un article détaillé, à la révolte du bassin minier de Gafsa, en Tunisie, en 2008, un long conflit de près de six mois sur lequel la presse française était restée muette, à l’exception du Monde diplomatique et du site d’information Rue 89, et que cet article s’insérait dans un dossier consacré aux oppositions politiques au Maghreb, avec des contributions qu’on peut juger rétrospectivement prémonitoires, le fait est, comme le souligne Vincent Geisser aujourd’hui, « qu’aucun des spécialistes de la région, y compris ceux qui s’intéressaient de très près aux mouvements sociaux, n’avaient prévu la force du coup de tonnerre qui allait ébranler les régimes en place ». C’est que l’événement révolutionnaire, s’il est en partie déterminé par des causes sociales observables et par un élément déclencheur qui cristallise les aspirations et les énergies, est aussi favorisé, d’une façon plus souterraine par une évolution des mentalités en régime autoritaire, plus difficilement décelable. Claude Lefort l’a parfaitement décrit à propos de la Révolution française – je cite : « Une opposition au pouvoir, quand elle se généralise, n’atteint pas seulement les détenteurs des moyens de décision et de coercition, elle atteint le principe de réalité et le principe de légitimité qui soutiennent l’ordre établi. De là vient qu’une révolution ne naît pas sous l’effet d’un conflit entre opprimés et oppresseurs mais advient dans le moment où s’efface la transcendance du pouvoir, dans le moment où est annulée son efficacité symbolique ». Et on peut ajouter que les indices de cette transformation sont souvent difficiles à repérer.

C’est à cet exercice rétrospectif que se livrent les auteurs de l’Année du Maghreb, à commencer par l’examen de l’effet domino qui a étendu la contestation à travers la région. Ce phénomène de diffusion ne peut être seulement imputable à ce qu’on appelle « la rue arabe », le plus souvent mobilisée dans une croisade anti-occidentale et instrumentalisée. Vincent Geisser relève que si la contagion révolutionnaire s’est ainsi répandue, c’est parce qu’elle disposait d’un espace d’échange et de communication préexistant – je cite – « le moment tunisien ne parvient à atteindre une dimension universelle arabe que parce qu’il existe préalablement une possibilité de décodage pour les individus et les groupes de citoyens arabes, nourris par une circulation des idées, des informations et des représentations communes ». Et même si le panarabisme ne fait plus rêver grand monde, il a pu constituer une sorte de toile de fond pour des mouvements qui se sont souvent manifesté par un désir de renouer avec l’histoire nationale, comme en témoigne l’adoption d’emblèmes, le drapeau en particulier, antérieurs à la coupure du temps historique instituée par les régimes autoritaires.

On sait que les partis politiques d’opposition n’ont pas joué de rôle déterminant dans cette mobilisation générale, même et avant tout les islamistes qui ont raflé la mise électorale par la suite. Dans certains cas, comme au Maroc, les partis n’ont pas soutenu le Mouvement du 20 février et ont même dissuadé leurs sympathisants de rejoindre les manifestations. Seuls quelques partis minoritaires, à gauche mais disposant d’une solide base militante se sont résolument engagés dans la contestation. Pour beaucoup d’entre les autres, leur existence négociée avec le pouvoir les avait conduit à certaines formes de collusion qui les ont décrédibilisé à l’égard de l’opinion, même si en se ralliant au mouvement, ils ont apporté leur caution à des scénarios de transition et les ont du coup légitimés.

Certaines contributions nous font plonger dans des aspects méconnus de ces révolutions, comme l’ethnographie de ces « comités populaires » au Caire, qui très vite, et pour quelques semaines ont tenté de suppléer à l’absence de la police dans les quartiers pour faire face à l’insécurité. On sait maintenant que celle-ci avait été orchestrée par les partisans du régime pour fomenter le chaos et décrédibiliser le mouvement en justifiant le retour à un ordre fort. Perrine Lachenal a étudié l’organisation spontanée de ces milices, le lien social renforcé qu’elles ont développé dans la ville en ébullition et la nostalgie de certains, une fois le calme revenu, pour ces moments d’autogestion de la défense des familles et des biens.

C’est sans doute la prudence des auteurs, du fait qu’ils n’ont pas vu venir le printemps arabe, qui explique dans cette livraison l’absence d’analyses des transitions en cours où partout les islamistes ont été portés au pouvoir et les partis laïcs cantonnés dans l’opposition. Mais on aurait aimé avoir leur point de vue sur la question. D’autant qu’en Egypte aujourd’hui les gens expriment violemment le sentiment d’avoir été dépossédés de leur révolution.

Jacques Munier

Revue Tiers Monde N°212 Dossier Dynamiques institutionnelles dans le monde arabe coordonné par Jean-Yves Moisseron et El Mouhoub Mouhoud (Armand Colin)

La revue de l’Institut d’Etude du Développement économique et social de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

Pour compléter ce tour d’horizon par un état des lieux des politiques économiques. Avec plusieurs contributions sur la révolution tunisienne, ses causes sociales : « l’incapacité à absorber les diplômés et l’enrichissement des « clans » qui ont rompu les équilibres du système, notamment un contrat social fondé sur la mobilité sociale ascendante et l’idéal méritocratique », un article dû à Baccar Gherib, de l’université de Jendouba, en Tunisie

Noureddine El Aoufi (Université Mohamed V, Rabat) : Islam, institutions et développement

Résumé : Analysant les liens historiques existant entre dynamique de développement et nature des institutions, la littérature économique néo-institutionnaliste met en évidence le rôle des croyances dans le blocage de l’expansion économique au sein du monde arabo-musulman. L’hypothèse sous-jacente à ces travaux met en avant la prédominance, au sein des pays à tradition musulmane, à la fois des liens personnels et informels et des comportements collectivistes. La présente contribution tente, en référence aux intuitions d’Ibn Khaldûn , de montrer que, loin d’être imputables aux facteurs culturels, les limites du développement économique ont trait au processus de rigidification institutionnelle que le monde arabo-musulman a connu à partir du XIIe siècle.

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