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L’anthropologue et le politique / Revue France Culture Papiers

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Jean-Loup Amselle : L’anthropologue et le politique (Lignes) / France Culture Papiers N°3 (Bayard)

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fcp Crédits : Radio France
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Jean-Loup Amselle : L’anthropologue et le politique (Lignes)

Qu’un anthropologue intervienne dans le débat citoyen, surtout lorsque celui-ci a une tendance lourde à se référer à des notions ethniques et d’identité culturelle, cela semble aller de soi. Ce n’est pourtant pas si fréquent, en vertu de l’assignation qui lui est faite de se cantonner à l’étude de sociétés traditionnelles et exotiques, figées dans une absence d’histoire et de pratique politique, celle-ci étant en principe réservée à l’exercice de la démocratie. Anthropologue africaniste, Jean-Loup Amselle ne cesse de déconstruire ces catégories d’ethnie, de culture ou d’histoire et il estime que la pensée anthropologique peut utilement apporter sa contribution à la politique, pas seulement parce qu’il y aurait des leçons à tirer de ce que Georges Balandier désignait comme « le détour » par des sociétés considérées comme « primitives ». « La raison ethnologique, affirme-t-il, se révèle pertinente pour appréhender « nos » réalités domestiques ».

Il constate notamment que les représentations que les sociétés occidentales ont appliquées aux peuples du sud pendant la période coloniale ont depuis lors fait retour dans les pays du nord, notamment à travers la gestion ethnique des populations des « quartiers », lesquelles, en guise de « retournement du stigmate », ont elles-mêmes adopté ces schémas en se réappropriant des stéréotypes ethniques et en revendiquant des identités largement reconstruites mais présentées sous la forme de ce que Gayatri Spivak, figure éminente des études postcoloniales, a défini comme un « essentialisme stratégique » et qui consiste à figer momentanément les identités pour constituer des communautés « légitimes » engagées dans la lutte pour la reconnaissance de droits économiques, politiques ou juridiques. Jean-Loup Amselle cite le CRAN, le Conseil représentatif des associations noires, qui s’est constitué sur le modèle du CRIF, ou encore les Indigènes de la République, qu’il qualifie d’ « entreprises identitaires » qui ont pour effet de créer des groupes qui n’existaient pas, comme les « Noirs », par exemple, alors qu’il y a d’abord des Antillais ou des Africains, certains qui sont Français et d’autres pas. Le regard de l’anthropologue, sa connaissance de terrain des cultures qu’il a choisi d’étudier lui donne une compétence particulière pour apporter son éclairage à des questions devenues éminemment politiques.

A l’échelle de la planète, où les conflits se multiplient, dans le registre du « choc des civilisations », en termes culturels, religieux, ethniques ou nationalistes, le regard de l’anthropologue est également pertinent. Dans un chapitre de son livre, consacré à la notion de peuple tel que défini par les mouvements indigénistes et postcoloniaux, Jean-Loup Amselle montre à quel point cette notion est perméable et labile. Lui qui a conçu une anthropologie des « branchements », qui revient à observer la manière dont une culture donnée peut se nourrir d’influences diverses, est également l’un de ceux qui ont mené, dans leur champ, une critique épistémologique de la manière dont l’ethnologie traditionnelle a tendance à isoler et figer une population dans un éternel présent, de manière à produire la description d’un ensemble cohérent de croyances et de pratiques. Or c’est aujourd’hui l’attitude des organisations de défense des « indigènes », souvent appuyées en cela par des anthropologues, qui coproduisent ainsi du « primitif » et de l’ancestral, comme en Amérique du sud, où la « révolution indigéniste » en cours a complètement abandonné le schéma marxiste de la lutte des classes qui prévalait dans les années 60 et 70 pour adopter une philosophie « new age » qui a recours au répertoire « autochtone », semble-t-il plus mobilisateur. Si l’objectif politique est respectable (obtenir une reconnaissance et des droits, notamment territoriaux, voire des réparations), la méthode ne peut que hérisser l’anthropologue soucieux de rigueur scientifique, surtout s’il a consacré ses recherches à étudier la plasticité et la dynamique des cultures.

Celui-ci plaide par conséquent pour ce qu’il appelle une « anthropologie de l’actualité », qui permettrait de déjouer cette tendance générale à raisonner dans les vieux schémas culturalistes et ethniques même revisités. Il ne peut se résoudre à accepter que l’un des aspects essentiels du débat politique dans nos sociétés occidentales, celui du « vivre-ensemble » et du lien social, doive aujourd’hui être ramené à une confrontation sans issue entre identité blanche et racines chrétiennes d’un côté, et communautarisme islamique arc-bouté sur les « signes ostensibles » de l’autre, entre hamburgers hallal et apéros saucisson-vin rouge. Car tout cela a pour conséquence directe une dépolitisation du champ social et une relégation concomitante du domaine des luttes économiques. Pour le dire en un mot, ou deux, ceux de Jean-Loup Amselle : identité ou égalité, il faut choisir. D’autant que les extrêmes, des deux côtés de cette bataille identitaire sur notre sol, foulard Hermès contre hijab, ont tout intérêt à cette confrontation qui leur laisse le champ libre, aussi loin que possible de la politique au sens noble du terme.

L’anthropologue, qui a aussi étudié l’Afrique partout ailleurs qu’en Afrique, nous rappelle que « la culture est la somme des actes d’identification accomplis par un individu au cours de son existence » et qu’elle ne se déduit pas mais se compile, ne se pétrifie pas mais se partage. « On ne devient pas ce que l’on est, dit-il en écho à la fameuse injonction de Nietzsche, mais on est ce qu’on devient ».

Jacques Munier

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