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L’arbre, source d’émotions / Revue Siècle 21

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À retrouver dans l'émission

Alain Corbin : La douceur de l’ombre. L’arbre, source d’émotions de l’Antiquité à nos jours (Fayard) / Revue Siècle 21 N°22 Dossier L’arbre, ce grand besoin de feuilles (La fosse aux ours)

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« L’arbre porte en lui une écriture » nous dit Alain Corbin. Si l’on en juge par le nombre d’écrivains de tous les temps qui dialoguent dans son livre, la formule ne concerne pas seulement les traces portées sur l’arbre par les conditions ou les accidents de sa croissance, comme ces anneaux qui forment son tronc et permettent d’établir son âge, ainsi que l’histoire des événements météorologiques et climatiques qu’il a connus. En disant cela, l’historien des sensibilités se réfère aussi aux signes ou aux messages gravés sur son écorce, écorce que jadis on détachait « pour en faire une surface en attente du texte », ou des ex-votos suspendus à ses branches, tous ces gestes qui, dans son esprit, « semblent se confondre avec la naissance de l’écriture ». L’arbre et le livre ont partie liée. En latin, liber signifie à la fois le livre et la pellicule située entre le bois et l’écorce et qui, une fois séchée, offrait une surface d’inscription. C’est de l’arbre que vient la pâte à papier, ce dont l’allemand buch , l’anglais book et nos bouquins ont gardé la mémoire. Et en matière de messages incrustés sur ses flancs, le plus souvent amoureux, voici celui que Ronsard dit avoir dédié à Hélène : « J’ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours / Qui croîtront à l’envie de l’écorce nouvelle ».

L’arbre a une présence forte, au point qu’il peut, comme le suggère l’expression bien connue, « cacher la forêt ». Il s’élève dans sa singularité, voire sa majesté, ou son élégance dans le mouvement et la forme. De lui émane une impression de force, de stable assurance. Comme dit le poète, il délivre une leçon : « penser en termes de vie plutôt que de connaissance », comme ça devait être le cas au jardin d’Eden (Yves Bonnefoy). Son élan vers le ciel invite à la verticalité et sa frondaison bruissante vient démentir le profond silence qui entoure son existence mystérieuse. S’il nous fascine, c’est aussi par sa longévité, jusqu’à quatre mille ans – combien de fois une vie d’homme ! – c’est pourquoi il suscite une méditation sur le temps et la mémoire. Dans les ruines de Delphes, Jacques Lacarrière écoutait les voix du passé. On ne les entend plus – disait-il – les temples sont écroulés, les dieux sont morts, « mais les arbres, eux, perpétuent la chaîne bruissante du passé ». Le soir, « on contemple cette vie humaine mesurée, limitée, presque harassée, face à la force inépuisable, inaltérable, des grands oliviers immobiles sous la lune ». Et Michelet apostrophant les arbres : « Vieux pontifes, puissants médecins, dites-moi, je vous prie, le mystère d’immortalité. Une initiation toute entière est en vous ».

Passeur de temps, l’arbre l’est aussi d’espace, tendu qu’il est entre ciel et terre. Il fait le lien entre l’élément chtonien et ouranien. Le chêne, l’arbre de Thor, dieu des météores, incarnait chez les Celtes l’être cosmique qui soutient le monde, comme le baobab d’Afrique ou le figuier des Indes équatoriales. Comme le rappelle Alain Corbin, « durant des siècles, la botanique chrétienne s’est enracinée dans le ciel au dépens des racines souterraines ». Longtemps on ignora la vie tellurique obscure et la respiration racinaire de l’arbre, tous « les cordages, les leviers et les pompes aspirantes » dont parle Bernardin de Saint-Pierre. Dans son texte intitulé Sérénité , Martin Heidegger évoque le besoin de racines et un arbre en bordure du chemin lui inspire ses réflexions. « C’est à partir des profondeurs du sol natal que l’homme doit pouvoir s’élever dans l’éther », « le domaine ouvert de l’esprit ». Mais sans humus, pas de racines. C’est la couche superficielle où se décomposent les éléments qui vont nourrir l’arbre, là où s’opère la transformation de tout ce qui pourrit pour alimenter la régénération, et notamment les feuilles mortes, qui émerveillaient Thoreau et Proust. C’est là le lieu de l’échange entre terre et ciel, la fine bordure entre la vie et la mort. D’où l’universelle association de l’arbre au cimetière et à la tombe qu’évoque Victor Hugo dans Les Contemplations , lorsqu’il parle du mort qui « sent l’affreuse chevelure des racines / entrer dans son cercueil ». En retour le peintre et dramaturge vaudois Gil Pidoux décrit ainsi le trajet inverse de la vie et l’esprit fantomatique qui anime certains arbres : « Les morts remontent dans la sève. Les morts affluent sous l’écorce. Leurs doigts s’agitent au bout des branches. Leurs yeux brillent dans les nœuds. La résine de leur sang chante sous les brindilles. »

Objet de culte et de vénération, l’arbre peut donc aussi être un motif d’épouvante, comme l’arbre mangeur d’hommes des gravures exotiques. Le romantisme aura beaucoup développé ce thème en insistant sur le sentiment ambivalent qu’il peut susciter. En images, ça donne l’Abbaye de Eichwald par Caspar David Friedrich avec ses chênes dénudés dont les branches noires déchirent le ciel sombre autour d’une ruine gothique. Mais avant cela Jacques Callot avait illustré ce lien fatidique entre l’arbre et la mort avec L’arbre aux pendus , et l’horreur des pendaisons collectives durant la guerre de Trente ans. George Sand a gardé un souvenir terrifiant des récits de sa grand-mère sur les bandits de grand chemin pendus sur les lieux de leurs méfaits dans forêt d’Orléans – et donc au bord des routes – des dépouilles que « le vent balançait sur votre tête. Quand on connaissait la route, on connaissait tous les pendus ».

L’arbre et les rêveries du désir, un chapitre plus souriant : sans remonter à l’arbre de la Genèse, on soupçonnait à Rome le figuier d’en inspirer de coupables aux vestales et depuis l’histoire d’Apollon et Daphné, qui a inspiré le chef d’œuvre du Bernin, on ne compte plus les histoires d’amour à l’ombre d’un arbre. A l’ombre ou à l’abri, comme Victor Hugo et Juliette Drouet un mémorable soir d’orage où pendant une heure et demie – je cite : « Juliette sut maintenir l’extase ».

Jacques Munier

Presque partout il est associé aux rites du mariage (Van Gennep)

Revue Siècle 21 N°22 Dossier L’arbre, ce grand besoin de feuilles (La fosse aux ours)

Un dossier introduit par le texte de Gabrielle Althen, qui s’attarde notamment sur le vocabulaire de l’arbre, dont on parle de la « couronne » et du « port », avec un souvenir de siestes de printemps « sous des tilleuls vibrant comme des violoncelles de leur charge d’abeilles »

Et des pages d’auteurs étrangers comme Volker Braun, le syrien Zakaria Tamer (« Dans la cour de notre maison il y a cinq arbres : un oranger amer, un citronnier doux… »), ou l’écrivain tchadien Nimrod, qui cite Pierre Oster : « l’arbre, c’est la machine à indiquer l’univers ».

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