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L’art de la ponctuation / Revue La couleur des jours

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Isabelle Serça : Esthétique de la ponctuation (Gallimard) / Revue La couleur des jours N° 14

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La plus ancienne forme de ponctuation, et la plus élémentaire est l’espace ménagé entre les mots. Dans l’Antiquité il n’existait pas, le régime étant à la scriptio continua . La trace fossile de l’oralité dans le texte écrit, et de la respiration du lecteur, du temps où la transmission se faisait beaucoup par la lecture à haute voix, ne finira par se matérialiser qu’au Moyen Age. On disait alors d’un texte bien scandé qu’il était « bel pontoié », bien ponctué. Isabelle Serça, spécialiste de stylistique, l’envisage comme un angle pertinent pour étudier les liens qu’entretient la littérature, mais aussi la musique et le cinéma, avec le temps. Car la ponctuation de la phrase est la marque directe de la cadence du temps, c’est elle qui crée cette « forme dans le temps » qu’est le rythme.

C’est relativement tard que les écrivains se sont appropriés ce qui au départ était une affaire d’imprimeurs. Déjà Rabelais se plaint de son éditeur, Etienne Dolet, qui multiplie à plaisir et sans discernement les virgules dans son texte. Mais c’est encore bien plus tard, avec la généralisation de la lecture silencieuse et l’apparition des premiers romans au cours du XVIIe siècle que le besoin se fait ressentir, pour mettre en scène un texte plus polyphonique, comprenant des dialogues de plus en plus nombreux, de codifier l’art de la ponctuation. Car on a compris, comme Nicolas Beauzée, rédacteur de 135 articles de grammaire dans l’Encyclopédie, que « les signes de la ponctuation, comme les repos de la voix servent à déterminer le sens ». Et c’est au XIXe siècle que l’on procède à la normalisation de la ponctuation, qui va de pair avec celle de l’orthographe, consacrant ainsi sa fonction grammaticale et syntaxique qui supplante dès lors sa fonction respiratoire et rythmique, liée à l’oralité.

Les rapports singuliers des écrivains à la ponctuation, désormais partie intégrante du style, sont très révélateurs. Georges Sand, dont les démêlés avec les imprimeurs sont restés célèbres et qui avoue « être très sensible à une virgule qui dénature une idée », affirmait : « On a dit le style c’est l’homme, la ponctuation est encore plus l’homme que le style ». A l’époque les écrivains font usage de tout l’éventail des signes disponibles. On peut citer celui que fait Flaubert du minuscule outil qu’est le tiret pour travailler la cadence de son texte, le tiret qui se multiplie à l’époque et brouille la distinction entre ponctuation et typographie. Julien Gracq les désignera comme des économiseurs péremptoires et expéditifs, qui « obligent la phrase à cesser un instant de tendre les rênes ». Flaubert s’emploie également à découper les paragraphes pour accentuer la tension rythmique. Il faut, disait-il à propos de Madame Bovary, que les paragraphes « dévalent les uns sur les autres », « il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent ».

L’auteure s’attarde sur les usages de la ponctuation chez Proust, Céline, Julien Gracq et Claude Simon. Chez Proust, dont on connaît la longueur des phrases, elle est « hors normes ». Peu de virgules, ces coupes faibles très souvent absentes là où on les attendrait mais pléthore de coupes fortes comme les tirets et le recours massif si caractéristique à la parenthèse, souvent utilisée dans la littérature comme le lieu des apartés au lecteur. Mais ici elles jouent un rôle supplémentaire : il s’agit d’échapper au temps par la longueur de la phrase en multipliant les va-et-vient. Du côté de chez Swann , il y a par exemple deux parenthèses dans une même phrase, plus longues que la phrase elle-même. Les points de suspension si fréquents chez Céline, là aussi jouent un rôle inhabituel, ils ne viennent pas marquer la fin d’une phrase pas terminée mais vont la découper autrement que ne le voudrait la syntaxe, en constituant une sorte de « clôture ouverte »…

Aujourd’hui émoticônes et autres smileys viennent réaliser le rêve du biographe de Molière, Jean-Léonor Le Gallois, qui écrit en 1707 : « Il serait à souhaiter que l’on eût encore admis dans notre langue des Points de commandement d’ironie de mépris d’emportement d’amour & de haine de joie & de douleur : la lecture en serait beaucoup plus aisée. »

Jacques Munier

la couleur
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Revue La couleur des jours N° 14

http://www.lacouleurdesjours.ch/index.php

Une sorte de défi en ces temps de développement du numérique dans la presse : ce journal grand format édité à Genève, qui fait la part belle aux textes littéraires, au grand reportage, à la photographie, à la réflexion

Au sommaire, notamment :

3 semaines à bord d’un porte-conteneur, qui est à l’auteur, Daniel de Roulet ce que le transsibérien était à Blaise Cendrars ou le paquebot à Stefan Zweig, le temps de faire la connaissance d’un équipage évidemment multinational

Grand reportage sur un refuge au cœur de la Suisse : le couvent d’Einsideln, conne pour sa vierge noire, qui accueille des réfugiés demandeurs d’asile érythréens

Et l’analyse par Jean-Louis Boissier du dernier film de Jean-Luc Godard, le plus suisse de nos cinéastes

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