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L’art de tatouer / Revue Terrain

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À retrouver dans l'émission

Valérie Rolle : L’art de tatouer (Editions MSH) / Revue Terrain N° 61 Dossier Le rire (Editions MSH)

tatoo
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« J’suis un dur, un vrai, un tatoué », vous connaissez la rengaine, « j’ai bouffé du cannibale, j’ai même digéré des balles ». Depuis quelques années, le tatouage est devenu un phénomène de mode et même s’il conserve un parfum de transgression, il n’est plus ce marqueur de déviance arboré par les mauvais garçons, les marins ou les légionnaires, il est devenu une forme d’expression de soi et surtout il s’est beaucoup féminisé. Les anthropologues ont commencé à s’intéresser à ses significations symboliques, notamment comme moyen de signer un passage, une transition dans la vie, ou encore d’exprimer une révolte. Mais les tatoueurs eux-mêmes n’avaient pas encore fait l’objet d’une étude ethnographique. C’est une population intéressante et souvent attachante, aimant l’indépendance et la liberté d’esprit, qui se situe aux frontières de l’artisanat d’art et de la création graphique. Valérie Rolle a mené son enquête dans leur petit monde en pleine expansion et aux connections planétaires, elle a étudié la nature de leurs relations avec les clients – une forme de co-production de l’œuvre qui débouche sur un long corps-à-corps – leur sociabilité bien particulière, où la formation en apprentissage joue un rôle déterminant, ainsi que ces grands rendez-vous collectifs que sont les dénommées « conventions », où se rencontrent fournisseurs, tatoueurs et clients et où ont lieu les « concours » pourvoyeurs de reconnaissance et de réputation.

Sous l’effet de la pression concurrentielle, de la mode et de l’engouement manifesté par des personnalités du show-business ou du sport, ainsi que de l’arrivée de graphistes dans le métier, les motifs ont beaucoup évolué et nous sommes loin des traditionnelles ancres marines, sirènes, pin-up et autres cœurs qui saignent ou adresses à sa p’tite maman chérie. Les gammes de couleur se sont élargies, les effets de profondeur et de relief, le travail des décors ont considérablement enrichi la palette des tatoueurs, si bien qu’on pratique aujourd’hui la « customisation » et donc la personnalisation des motifs – c’est là que réside souvent la marge de créativité – jusqu’à couvrir le corps entier avec les bodysuits , des tatouages intégraux, qu’on se met à penser comme un projet en mouvement et non plus comme une simple addition de pièces accumulées par le hasard. Des styles nouveaux sont apparus, le « japonais » ou les idéogrammes asiatiques, et le « tribal » a détrôné le « celtique ».

Dans leurs propos, les tatoueurs insistent beaucoup sur leur rôle et leur responsabilité sociale. Le tatouage laissant une marque indélébile, certaines demandes doivent être filtrées, des propositions recadrées, c’est le moment de la négociation qui n’est pas seulement esthétique. Mieux vaut éviter un premier tatouage sur une partie visible du corps, les mains ou le cou, ou bien des motifs – j’allais dire – trop saillants comme un pénis pour une femme, même si le pénis ailé est un vieux motif traditionnel, mais pour un homme, et c’est alors une sorte de gag, ou – admet un professionnel – pour une actrice porno. La question du genre, alors que de plus en plus de femmes se font tatouer, reste un critère discriminant. Et lorsque la demande apparemment incongrue se fait pressante, on fait « traîner le dessin », on temporise pour tester la motivation du client.

On le voit dans les photos du livre, certains tatouages sont de véritables prouesses graphiques. Alors artistes ou artisans, les tatoueurs ?

La question est récurrente, et pas seulement pour des raisons fiscales ou de TVA. Elle est très discutée chez les professionnels. La créativité de certains dessins ne fait aucun doute, même lorsqu’ils réinterprètent des motifs standards, les flashs . Valérie Rolle consacre un chapitre final de son livre à ce débat. Lorsqu’un tatoueur, par delà l’excellence technique, parvient à « mettre sa patte », sa touche, lorsque son style est reconnaissable et difficilement imitable, alors on peut parler d’art. Ceux qui sont ainsi reconnus sont d’ailleurs le plus souvent modestes, comme s’ils entraient dans un domaine qui les dépasse un peu. Le jeune et prometteur apprenti Tristan le dit à sa manière : « J’ai pas cet esprit libre d’art, qu’on dit qu’ils ont les artistes, tu vois. Assez fous dans leur tête pour se laisser aller puis aller au feeling… Et ça a un côté prétentieux de dire « Ouais, je suis un artiste ».

Jacques Munier

rires
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Revue Terrain N° 61 Dossier Le rire (Editions MSH)

Le rire dans tous ses états et sous toutes les latitudes

Au sommaire :

Olivier Morin, « Introduction : les équivoques du rire »

Matthew M. Hurley, Daniel C. Dennett & Reginald B. Adams JR., « Phénoménologie de l'humour. Qui rit en dernier est le plus lent d'esprit »

Hans Steinmüller, « Le savoir-rire en Chine »

Stefan Le Courant, « " Moi je viens de Mars, et toi ? " Le rire dans les espaces publics de la Goutte d'Or »

Nelly Quemener, "Stand-up ! L'humour des minorités en France »

Radu Umbres, « Chasse au dahu et vigilance épistémique »

Pierre Clastres, « De quoi rient les Indiens ? »

Anne-Christine Taylor, « Pierre Clastres et la dérision du pouvoir chez les Indiens : un commentaire »

Abderrahmane Moussaoui, « Rire en situation de violence. L'Algérie des années 1990 »

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