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L’art d’être juste / Revue Critique

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Martha C. Nussbaum : L’art d’être juste (Climats) / Revue Critique N° 812-813 Dossier Fourier revient

martha
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Martha Nussbaum plaide pour une conception humaniste de la justice, nourrie par la lecture des romans ou même de la poésie – elle se réfère fréquemment ici à Walt Whitman – sans pour autant écarter le raisonnement technique et la connaissance du droit, qui constituent les limites dans lesquelles l’imagination peut s’exercer. Elle s’élève contre une conception pseudo-scientifique du droit qui compte de nombreux partisans aux États-Unis, notamment sous la bannière du mouvement « Droit et économie », et qui, à partir d’une conception « utilitariste » de la science économique, veulent étendre au droit la théorie du « choix rationnel ». L’une des figures de proue de ce mouvement est l’économiste Gary Becker, auteur de travaux sur l’analyse économique de la criminalité proposant une modélisation des comportements criminels dans une optique de rationalité. Proche de lui, Richard Posner, juge à la Cour d’appel fédérale américaine et professeur à l’université de Chicago, tout comme Martha Nussbaum, affirme quant à lui dans son livre The Economics of Justice que – je cite « les individus sont des maximisateurs rationnels de satisfaction » et propose d’étendre l’analyse économique à tous les domaines de la vie humaine. La philosophe américaine qui enseigne dans la même faculté que lui prend ici l’exact contre-pied de son collègue, insistant sur l’apport des émotions et de la culture littéraire dans l’art de juger, tout en lui dédiant élégamment son livre, car le personnage est complexe et inattendu. Il a également fait porter sa réflexion sur les rapports entre la littérature et le droit, comme en témoignent plusieurs ouvrages parmi son impressionnante bibliographie.

La conception « utilitariste » et purement abstraite de l’individu, qui suppose que pour chacun de mes choix je doive prendre en considération la meilleure option pour l’ensemble du corps social, si elle peut avoir sa raison d’être en matière de décision économique ou de prévision, apparaît en outre à Martha Nussbaum contraire à la tradition du common law , qui privilégie plutôt une forme humaniste de raisonnement pratique, dans la lignée des réflexions d’Aristote sur l’éthique et la politique, qui engagent un modèle opposé au raisonnement déductif, et qui prenne en compte le contexte social, l’évolution historique ou la diversité des cas de figure. Pour illustrer la nature « co-ductive » et non plus seulement déductive de l’art d’être juste, elle se réfère à la réserve de situations décrites par la littérature, qui nous invitent à prendre position. « Les romans – dit-elle – construisent en général un lecteur implicite, à qui ils s’adressent, qui partagent avec les personnages certaines espérances, peurs et préoccupations humaines générales, et qui, pour cette raison, est capable de tisser des liens d’identification et de sympathie avec eux ». C’est ainsi que « le roman construit un paradigme d’un type de raisonnement moral qui est sensible au contexte sans être relativiste ».

Bien que les émotions comme l’empathie ou la pitié soient rigoureusement exclues de l’acte de juger, comme le montre Martha Nussbaum en citant par exemple les instructions que l’état de Californie donne aux jurys populaires, la philosophe estime qu’en facilitant l’identification avec l’autre, elles permettent de se mettre à sa place, ce qui enrichit la connaissance de la situation sur laquelle il s’agit d’émettre un jugement. Recyclant la notion de spectateur impartial issu de la Théorie des sentiments moraux d’Adam Smith, spectateur dont les jugements et les réactions offrent un paradigme de la rationalité publique – celle du pouvoir ou celle du citoyen – mais dont le modèle instruit par la littérature propose une sorte de filtre pour permettre aux émotions de jouer un rôle dans la vie publique, Martha Nussbaum avance et fait jouer un spectateur impartial littéraire . Ton son livre est d’ailleurs une mise en perspective du roman de Dickens Hard TimesTemps difficiles – qui se présente comme une critique virulente et ironique de l’utilitarisme. Et à propos d’un arrêt rendu par la Cour d’appel des États-Unis et signé Richard Posner concernant une affaire de harcèlement sexuel dans une grande entreprise américaine, elle souligne le style littéraire de l’animateur du mouvement « Droit et économie », qu’elle compare à Juvénal dans le genre satirique, et son usage de l’empathie dans l’évaluation judicieuse de la situation, qui l’amène, s’agissant d’une femme confrontée à une société géante de l’automobile, General Motors, à tenir compte – je cite « de l’asymétrie des positions ».

Jacques Munier

critique
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Revue Critique N° 812-813 Dossier Fourier revient

Dossier coordonné par Elie During et Laurent Jeanpierre, qui constatent la vitalité de la pensée de l’inventeur du phalanstère, dont on réédite les œuvres complètes et qui fait l’objet de thèses ou d’essais, naguère considéré comme un précurseur de Marx, Nietzsche et Freud, aujourd’hui réinventé comme féministe ou écologiste radical ou, comme le qualifie ici René Schérer, penseur et poète de la « contestation globale ». Avec les contributions de Françoise Balibar, Thomas Bouchet, Michel Lallement

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