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L’attachement aux choses / Revue Z

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Thierry Bonnot : L’attachement aux choses (CNRS Éditions) / Revue Z N°8 Dossier Vénissieux La rouge et la révolte

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Notre époque, observe le philosophe Emanuele Coccia « fait porter aux choses la charge d’affabulation publique, entre mythologie et morale, que d’autres sociétés ont fait porter au ciel et à l’histoire ». Sensible au message ininterrompu que délivrent les objets sur les murs de nos villes et sur les écrans de notre imaginaire collectif en nous promettant le bonheur, il souligne, dans un essai profond sur Le Bien dans les choses , la continuité souterraine, rhétorique et structurale, entre publicité et communication épigraphique à l’ancienne, celle qui inscrivait dans la pierre et sur les murs les noms des dieux, des héros, des dynasties ou des lois en dessinant les contours d’un espace public.

Aujourd’hui, la connotation négative qui est souvent accolée au terme de « marchandise » renvoie à un débat ancien sur la valeur des choses.

C’est sans doute St. Augustin qui a le premier dénoncé l’ambiguïté de notre rapport aux objets, en distinguant la « jouissance amoureuse » et « l’usage instrumental ». Dans ses mots résonne encore l’interdit judéo-chrétien de l’idolâtrie. L’Antiquité païenne, déjà, attribuait aux seuls dénommés barbares le culte des choses. Plus près de nous, la dite « querelle du luxe » a opposé les philosophes au XVIIIème siècle, ceux qui comme Rousseau soutenaient que les marchandises et produits de luxe devaient « leur naissance à nos vices », en particulier l’appât du gain, et ceux qui pensaient comme David Hume que « plus les hommes raffinent sur les plaisirs et moins ils se livrent aux excès de toute sorte ». Dans un cas comme dans l’autre, les choses sont définies moralement, comme des forces éthiques bien plus que comme de simples réalités matérielles. Et lorsque Marx parle du caractère fétiche de la marchandise, il ne désigne rien d’autre que cet « excédent symbolique ».

Les anthropologues ont souvent exploré la dimension symbolique des objets et leur forte teneur en humanité. Celle-ci est notamment la substance décantée de nos gestes. André Leroi-Gourhan a beaucoup insisté sur cette essentielle solidarité au sein des objets entre l’esprit et la matière, entre la « face sociale » et la « face matérielle », que conditionnent autant l’usage que la fabrication des objets. L’ensemble forme ce qu’on appelle la « chaîne opératoire », qui va du mythe à l’usage ritualisé. Le mythe indique à la fois l’origine souvent divine ou magique de l’objet et son mode de fabrication, le rite perpétue la mémoire de cette origine et prescrit les règles d’usage. Un anthropologue comme Pierre Lemonnier parle aussi de « chaîne de fabrication » et il va même jusqu’à en déduire l’organisation sociale et le système de parenté propre aux sociétés traditionnelles étudiées. Dis-moi comment tu fabriques et utilises cet objet et je te dirai qui tu es.

On est loin des entassements d’objets isolés de leur contexte que produisaient jadis les musées ethnographiques et que Martine Segalen a dénoncé comme un effet de « la sacro-sainte doctrine de l’objet-témoin ». Depuis Georges-Henri Rivière et son Musée des arts et traditions populaires qui associait aux conservateurs une équipe de chercheurs, l’objet est devenu, davantage que le témoin, le dépositaire de pratiques sociales et de significations collectives. Et l’étude de ce qu’on appelle la « culture matérielle », qui s’est beaucoup développé en anthropologie, a définitivement restitué aux objets leur dimension symbolique et humaine. André-Georges Haudricourt assimilait les objets fabriqués par l’homme au squelette des êtres vivants et l’ensemble des gestes humains aux parties molles de l’animal étudié par le zoologiste. Tout un organisme, en somme.

C’est cette extension du domaine des objets qu’étudie Thierry Bonnot sur les terrains de l’anthropologie et des sciences sociales, ainsi que dans le champ muséal, avec les avatars de la notion de patrimoine. Même s’il porte un regard critique sur le concept de « sémiophore » inventé par Krzysztof Pomian à propos des cabinets de curiosité apparus à l’aube des Temps modernes, le terme, qui renvoie au rapport qu’une société choisit d’entretenir avec le passé, traduit bien la charge symbolique de certains objets – reliques ou usines désaffectées transformées en écomusées – dont le miroitement déploie sous nos yeux un large horizon d’attente.

Jacques Munier

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Revue Z N°8 Dossier Vénissieux La rouge et la révolte

http://www.zite.fr/

Une revue itinérante de critique sociale, dont les animateurs pratiquent les enquêtes de terrain en immersion. Pour chaque N° la rédaction s’installe plusieurs semaines sur les lieux. Après un N° sur la crise grecque depuis Thessalonique et un autre sur le travail social à Paris, ce N° est consacré à l’histoire et à l’actualité des luttes dans les quartiers populaires, en l’occurrence dans cette ville de la banlieue lyonnaise

A l’occasion des trente ans de la marche pour l’égalité et contre le racisme lancée par quelques jeunes de la cité des Minguettes, retour sur « les raisons de la colère » et enquêtes sur l’actualité des luttes

DOSSIER VÉNISSIEUX : LA ROUGE ET LA RÉVOLTE

Histoire / En ordre dispersé

Histoire lacunaire de la Marche et des luttes autonomes des quartiers dans les années 1980

Mémoire / « Ce n’était pas juste une histoire de voyous »

Témoignages des frères Khira

Archives / Zaâma d’banlieue

Sur les traces d’une expérience d’auto-organisation des héritières de l’immigration

Reportage / Pas de logement, pas de paix

Justice pour le Petit Bard, asso de quartier passée à l’offensive

CROISADES PHRYGIENNES

Reportage-analyse / « Le dernier village gaulois »

Critique du fanatisme laïc

Entretien / « Il y a de la solidarité car les gens se sentent en marge »

Avec Nadera Hamitouche, sur les luttes du quartier

Reportage / Se jouer de la règle

Parcours en monde scolaire, dix ans après la loi contre le voile à l’école

Entretien / « C’est quoi al-qaïda ? – Al-qaïda, c’est toi ! »

Des Minguettes à Guantanamo, entretien avec Mourad Benchellali

Roman-photo / Les princes de la ville

Récit / Culture et déconfiture

Regard sur l’institution culturelle

PERCER LE MUR DE LA HOGGRA

Reportage-analyse / Ceci n’est pas une bavure

Sur les crimes policiers et les luttes contre le permis de tuer

Chronologie / 127 personnes tuées par la police française

Entretien / « Bizarrement, en prison, ils se suicident tous... »

Rencontre avec le Comité justice et vérité pour Sofiane Mostefaoui

Outil / La caisse de solidarité

Action / Se défendre de la police

Par le collectif 8 juillet

TRAVAIL, CHIMIE ET SUBVERSION

Histoire / « La maladie est dans l’usine »

Retour sur la lutte des travailleurs immigrés de la Peñarroya

Analyse / Marche ou grève

Consécration du « mouvement beur » et stigmatisation des travailleurs arabes

Entretien / Quitter mao, choisir-minguettes

Retour sur une expérience d’avortements clandestins

Histoire / La prise de saint-fons

Cartographie / Le couloir de la chimie

Témoignages / « Des petits accidents, il y en a tous les jours » et « J’ai dit basta la chimie »

Paroles d’anciens travailleurs de la chimie

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