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L’automédication / Revue Pratiques

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Sylvie Fainzang : L’automédication ou les mirages de l’autonomie (PUF) / Revue Pratiques N°57 Dossier L’accès aux soins en danger

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Sylvie Fainzang : L’automédication ou les mirages de l’autonomie (PUF)

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’automédication sans jamais oser le demander à votre médecin

Même si la pratique de l’automédication n’est pas nouvelle, elle n’est pas particulièrement développée en France par rapport à d’autres pays européens. Elle consiste, faut-il le rappeler, à s’administrer un médicament dans le cas d’une pathologie bénigne ou déjà connue sans avoir recours à un médecin. Mais elle s’est développée sous l’effet des politiques publiques visant à réduire le déficit de la Sécurité Sociale : décret autorisant le libre accès à certains médicaments en pharmacie, déremboursement de nombre d’entre eux, incitation à l’autonomie et à la responsabilisation du patient. Il y a donc aussi un aspect politique à cette pratique, qui intervient notamment dans le débat des professionnels : les médecins, l’Assurance maladie et l’industrie pharmaceutique, sur l’encadrement à imposer à l’automédication et sur ses risques ou avantages, mais également des questions qui concernent le traitement social de l’autonomie, une notion qui connait dans nos sociétés contemporaines une croissance exponentielle, et pour l’anthropologue, un terrain fertile pour étudier le sens culturel et symbolique dont les symptômes sont l’expression, ainsi que le rapport à l’institution médicale.

Sylvie Fainzang est anthropologue, africaniste au départ elle a notamment étudié les relations entre maladie, divination et reproduction sociale chez les Bisa du Burkina, elle a également mené une ethnologie des anciens alcooliques en observant le fonctionnement d’associations du genre « Alcooliques anonymes » qui ont fourni le modèle des associations de malades actuelles, où se développent des pratiques d’information et de conseil en marge de la prise en charge médicale, et surtout elle a conduit une enquête passionnante sur les relations entre médecins et malades, dans l’intimité des échanges marqués par une dialectique subtile entre information et mensonge, un mensonge réciproque, par omission côté malade et par rétention côté médecin. Aujourd’hui, elle s’intéresse à l’automédication en tant que conduite sociale

Chez les professionnels, les avis sont partagés sur cette pratique, les plus réticents étant les médecins. Les risques sont réels, même s’ils ne sont pas l’apanage de l’automédication. Chaque année, des milliers de personnes meurent des effets secondaires de médicaments qui seraient également la cause de dizaines de milliers d’hospitalisations. Il y a aussi le danger des interactions médicamenteuses. Et les médecins signalent le risque du « retard de diagnostic » que peut provoquer l’effacement momentané du symptôme par l’automédication. Mais là, l’argument est réversible et souvent utilisé par les usagers quand ils considèrent que ce retard est à imputer au médecin qui n’a pas su repérer le problème, d’où cette catégorie de « patients impatients » qui s’autorisent d’une compétence acquise par l’expérience pour associer un traitement à une affection reconnue.

Du côté de l’industrie pharmaceutique, l’approbation est générale. Mais les arguments éthiques, liées à la responsabilisation, peinent à masquer les motivations économiques qui tendent à faire du patient un consommateur et à produire la confusion entre information et publicité. Les pharmaciens, quant à eux, sont partagés et insistent sur leur rôle de conseil. Enfin, l’automédication encadrée promue par l’Assurance maladie, si elle ne cache pas son intérêt économique, revient le plus souvent à donner pour seul contenu à l’autonomie du sujet – je cite – « le charme d’une illusion ». Une autonomie limitée aux affections bénignes et aux traitements courts, elle proscrit le recours à la « pharmacie familiale » alors qu’on y trouve la plus grande part des ressources de l’automédication, seuls 28% des médicaments utilisés sans ordonnance étant achetés en pharmacie. Et Sylvie Fainzang de conclure : 45

Parmi les médicaments vendus sans ordonnance, les antalgiques se taillent la part du lion, on ne s’en étonnera pas, la douleur étant le symptôme le mieux partagé. L’auteure décrit les différentes phases, perceptive et cognitive, de l’auto-examen clinique qui conduit à l’interprétation de la douleur ou du malaise, la recherche de signes dans le contexte quotidien, un motif de stress ou une modification des habitudes alimentaires. Savoir aussi s’il faut considérer la manifestation corporelle comme le symptôme d’une pathologie, comme la pathologie en soi ou comme une de ses conséquences. Dans la population diverse des adeptes de l’automédication, il y a les « expérimentateurs », qui essaient des combinaisons nouvelles ou, comme ces patients atteints de diabète qui testent les informations médicales en examinant les effets produits par la consommation d’aliments interdits ceux qui recherchent les éléments d’un auto-diagnostic sur les forums de discussion et communiquent leurs suggestions de traitement les timides, qui hésitent à présenter au médecin les ravages d’un herpès génital ou les disgrâces d’une crise sévère d’hémorroïdes, et ceux qui, blasés, savent d’avance ce que prescrira le médecin ou encore les bravaches, auxquels il faut une médecine plus raide…

L’influence du milieu social sur la pratique de l’automédication est un sujet controversé. Certains auteurs estiment qu’elle est plus fréquente dans les milieux populaires, en partie en raison de son moindre coût mais d’autres ont établi une corrélation entre le niveau social et la perception des symptômes. D’une manière générale, l’automédication engagerait un rapport différent au corps, aux médicaments mais aussi à l’autorité médicale. Et surtout elle contribuerait à « démédicaliser son symptôme ».

Jacques Munier

Revue Pratiques N°57 Dossier L’accès aux soins en danger

Les cahiers de la médecine utopique

Avec un titre très offensif : Non au sabotage ! L’accès aux soins en danger

Un numéro qui fait l’état des lieux de nos institutions soignantes et de notre système de protection sociale. Et des conséquences dévastatrices de leur état pour la santé de ceux qui n’ont plus les moyens de payer leurs soins. « Comment et pourquoi notre système solidaire, qui protégeait les plus fragiles, a-t-il été saboté ? » c’est la question traitée dans ce nouveau et copieux dossier

Où il est question de « la dignité de penser » dont Roland Gori parle dans la rubrique Idées, des expériences nouvelles qui « fleurissent dans la jungle de la « crise » et des soignants qui continuent d’accueillir et de soigner au mieux les patients « malgré les difficultés qui entravent leur pratique »

Dans cette livraison, on continue d’analyser les suites de l’accident de Fukushima, on se penche sur les reculs de la formation professionnelle continue des médecins et la revue propose une retranscription de l’interview sur France-Culture de Christiane Vollaire, philosophe, qui parle de ce qui se cache derrière le mot « crise ».

A lire au Ministère de la santé

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