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L’avenir de la solidarité / Revue française de socio-économie

7 min
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Robert Castel, Nicolas Duvoux : L’avenir de la solidarité (PUF) / Revue française de socio-économie N°10 Dossier Sociologie et économie des biens symboliques (La Découverte)

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Robert Castel, Nicolas Duvoux : L’avenir de la solidarité (PUF)

En guise de préambule à votre matinée consacrée au visage de la pauvreté en France au seuil de l’année 2013, à l’occasion de la réunion du Conseil interministériel de lutte contre l’exclusion, qui s’est tenu hier, je vous propose d’examiner les différentes contributions de cet ouvrage collectif, dans lequel Hélène Périvier, que vous allez recevoir, étudie la situation des « victimes collatérales du RSA », et les raisons, diverses et souvent conjuguées – le coût de la recherche d’un emploi, en démarches, en transports, le manque de disponibilité lorsqu’on a un enfant en bas âge en l’absence de crèches, etc… - les raisons pour lesquelles les plus démunis d’entre nous ne peuvent accéder à l’emploi et restent bloqués dans l’assistance et les minima sociaux. Elle dénonce également une conception purement monétaire de la pauvreté, assimilée à un état statique , dont on se dispense ainsi d’analyser les causes réelles et notamment la rareté et la mauvaise qualité des emplois proposés, trop souvent précaires et à temps partiel, assortis d’horaires chaotiques. On le sait, le RSA s’inspire du paradigme de l’activation , dont l’idée est de lutter contre la pauvreté par l’insertion dans l’emploi, en misant sur l’incitation au travail par un complément de revenu. Hélène Périvier se demande si au lieu de tout miser sur cette incitation – stigmatisante pour ceux qui n’ont pas d’emploi, considérés comme des « assistés » ou de « mauvais pauvres » - il ne serait pas plus judicieux « de renforcer leur accompagnement vers l’emploi » ou de favoriser l’encouragement à l’emploi des femmes.

C’est sur cette question de la stigmatisation des pauvres que s’ouvre le livre, avec la contribution de Robert Castel consacrée à ce qu’il considère comme la déconstruction de la conception républicaine classique de la solidarité, remplacée par une incitation à la responsabilisation des individus qui sont la cible des politiques publiques. Le RSA constitue le modèle achevé de ce glissement qui s’est opéré, depuis une vingtaine d’années, d’une conception de la solidarité sous forme de droits à une interprétation de la solidarité pour laquelle – je cite – « les individus sont mobilisés selon une logique de la contrepartie afin de mériter les ressources dont ils peuvent être les bénéficiaires ». « A la place de la prééminence d’une solidarité collective qui fait de la protection sociale un édifice de droits, s’impose une exigence de responsabilisation personnelle qui reporte sur l’individu une part croissante de la charge de se tirer d’affaire », ajoute l’auteur de L’insécurité sociale . Outre qu’on ressuscite ainsi la vieille distinction entre « mauvais pauvres » et pauvres méritants , on sait que dans leur grande majorité les Rmistes, par exemple, sont très actifs dans leur recherche et qu’ils refusent rarement un emploi. La meilleure preuve en est la sensibilité du dispositif à la conjoncture économique et à l’état du marché du travail. En période de crise le nombre des allocataires augmente mécaniquement et il baisse dès que la situation s’améliore.

C’est, en miroir, le reflet de ces fluctuations économiques dans l’opinion publique à l’égard de cette question que Serge Paugam scrute à la loupe. Sans surprise, l’opinion des Français suit de près les courbes du chômage. Et quand il est élevé, la sensibilité au problème fait qu’ils sont plus enclins à considérer la pauvreté comme une injustice que comme une défaillance personnelle.

Robert Castel rappelle que dans l’esprit de la protection sociale républicaine, « en faisant de tous ses membres des ayants droit, c’est sa propre cohérence et sa propre unité que la République défend ». Le paradigme de l’activation inverse la donne : en faisant en sorte que l’aide accordée soit toujours inférieure aux ressources qu’ils pourraient tirer d’un travail, même le plus médiocre, il vise à empêcher que les pauvres ne s’installent « dans une oisiveté coupable entretenue par l’assistance ». C’était déjà l’objectif de la New Poor Law anglaise de 1834 évoquée par Jacques Rodriguez dans l’ouvrage mais sachez qu’aujourd’hui le budget consacré au service public de l’emploi est près de 3 fois moins important en France qu’en Angleterre. Comment, dans ces conditions, assurer un accompagnement efficace alors que le nombre de chômeurs ne cesse d’augmenter ?

Dans un livre polémique, intitulé Les vulnérables. La démocratie contre les pauvres et publié aux éditions Le Croquant en 2010, Hélène Thomas avait vigoureusement dénoncé cette dérive des politiques publiques en direction des plus défavorisés. Désormais, observait-elle, « la guerre est déclarée non plus à la pauvreté mais aux pauvres, enrôlés dans ce combat contre eux-mêmes. Ils font l'objet de la vigilance des experts et d'une surveillance continue des acteurs publics et ils ne sont plus traités comme des citoyens malheureux ou mal intégrés mais comme des incapables ». Elle analysait cette évolution qui jette le discrédit sur plus de deux siècles de mise en œuvre des idées progressistes de promotion sociale et d'accès à la citoyenneté en montrant par quels glissements sémantiques et politiques on était passé de l'égalité à l'équité, de la liberté à la dignité, de la fraternité à la responsabilité, un nouveau gouvernement des pauvres dont elle décrit les instruments et les méthodes.

La contribution de Jean-Claude Barbier, dans l’ouvrage dont nous parlons, revient sur cette histoire, et ses enjeux politiques et économiques, en particulier le passage du welfare au workfare aux Etats Unis, initié par Nixon et relancé par Clinton, qui se traduit comme en France par l’émergence d’un discours moralisateur des « droits et des devoirs » à l’intention des plus démunis. Jean-Claude Barbier esquisse le bilan de cette nouvelle politique sociale : a-t-elle augmenté la participation au travail, le nombre des emplois de qualité, a-t-elle fait reculer la pauvreté, les inégalités, l’exclusion sociale ? En fait, la pauvreté n’a pas cessé d’augmenter, de même que les emplois à bas salaires et cela peut s’observer partout ailleurs. Par contre, les dépenses sociales ont baissé et l’ « activation » aura bien été un moyen de réduire les coûts.

Jacques Munier

Revue française de socio-économie N°10 Dossier Sociologie et économie des biens symboliques (La Découverte)

Les biens symboliques, c’est évidemment la culture, abordée ici sous l’angle socio-économique, et par exemple le cas de l’édition indépendante « critique » étudiée par Sophie Noël ou l’économie du cinéma évoquée par Julien Duval ou Aurélie Pinto, ou encore le comportement du marché de l’art scruté par Joëlle Farchy et Jessica Petrou, mais aussi la création et l’invention scientifique analysée au prisme de la réforme de la recherche de 2006 par Lucien Karpik, ou le marché de la santé vu à travers l’interaction patient-médecin par Philippe Batifoulier, ou même le prélèvement et le don d’organes, avec la contribution (intellectuelle) de Philippe Steiner

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