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Le Bien dans les choses / Revue Le Philosophoire

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Emanuele Coccia : Le Bien dans les choses (Bibliothèque Rivages) / Revue Le Philosophoire N°39 Dossier La République (Vrin)

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Ce philosophe subtil, qui avait prononcé dans un ouvrage précédent un beau plaidoyer pour La Vie sensible , et qui ne craint pas de se tenir sur la crête acérée des paradoxes, étudie dans cet ouvrage – je cite « les effets sur la sensibilité éthique et les transformations sur l’univers moral dont la publicité est en partie la cause et dont elle est le symptôme évident ». Attentif au message ininterrompu que délivrent les objets sur les murs de nos villes et sur les écrans de notre imaginaire collectif en nous promettant le bonheur, il tente d’explorer cette densité morale des « marchandises » qui se développe dans l’ordre du désir et non dans le seul registre utilitaire. Mais il n’ignore pas la connotation négative qui est souvent accolée à ce terme de « marchandise », connotation finalement aussi morale et qui fait écho à un débat récurrent et déjà ancien sur la valeur des choses.

C’est sans doute Augustin qui a le premier décrit cette ambiguïté de notre rapport aux choses, en distinguant la « jouissance amoureuse » et « l’usage instrumental » des objets. Dans ses mots résonne encore l’interdit judéo-chrétien de l’idolâtrie. Mais l’Antiquité païenne attribuait aux seuls dénommés barbares la pratique du culte des choses. Plus près de nous, la dite « querelle du luxe » a opposé les philosophes au XVIIIème siècle, ceux qui comme Rousseau soutenaient que les marchandises et produits de luxe devaient « leur naissance à nos vices », en particulier l’appât du gain, et ceux qui pensaient comme David Hume que « plus les hommes raffinent sur les plaisirs et moins ils se livrent aux excès de toute sorte ». L’auteur relève que dans un cas comme dans l’autre – je cite « les choses sont définies moralement, comme des forces éthiques bien plus que comme de simples réalités matérielles ». Lorsque Marx parle du caractère fétiche de la marchandise, il ne désigne pas autre chose que cet « excès symbolique » et Lacan confirme que « si cet objet vous passionne, c’est parce que là-dedans, caché en lui, il y a l’objet du désir ».

On se souvient des Mythologies de Roland Barthes analysant la sémiologie des objets de notre société de consommation, la publicité de la profondeur à l’œuvre dans les réclames pour saponides et détergents, l’opération Astra qui nous débarrasse – je cite : « d'un préjugé qui nous coûtait cher, trop cher, qui nous coûtait trop de scrupules, trop de révoltes, trop de combats et trop de solitudes », le beurre versus la margarine, ou encore la DS Citroën comparée à une cathédrale gothique, « une grande création d'époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s'approprie en elle un objet parfaitement magique ». C’est dans ce registre symbolique que se noue notre rapport aux choses. Et notre civilisation, exempte de dieux et littéralement obsédée par les choses, orchestrant toute nouvelle création comme une naissance princière quand bien même elle ne serait que – allez, au hasard – le 6ème opus d’une série reproductible à l’infini, notre époque, observe Emanuele Coccia « fait porter aux choses la charge d’affabulation publique, entre mythologie et morale, que d’autres sociétés ont fait porter au ciel et à l’histoire ». C’est là que réside l’aspect politique de cette mutation. L’auteur insiste sur la profonde continuité, rhétorique et structurale, entre publicité et communication épigraphique à l’ancienne, celle qui inscrivait dans la pierre et sur les murs les noms des dieux, des héros, des dynasties ou des lois en dessinant les contours d’un espace public. Désormais ces murs nous parlent de bonheur en chantant « les soutien-gorge, les chaussures ou les voitures ».

Jacques Munier

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Revue Le Philosophoire N°39 Dossier La République (Vrin)

http://lephilosophoire.wordpress.com/la-republique-n39/

Au sommaire

Entretien avec Jean-Fabien Spitz

par Jean-Claude Poizat

La laïcité républicaine. Déterminations, implications et enjeux

Pierre Hayat

La République et la question sociale

Marie-Claude Blais

Républicanisme et libéralisme – Points de rencontre

Olivia Leboyer

Le nouvel idéal républicain

Edwige Kacenelenbogen

Camus et son maître d’école : la pédagogie républicaine de Monsieur Bernard est-elle désuète ?

Baptiste Jacomino

Rousseau : une économie politique républicaine ?

Blaise Bachofen

La démocratie à rebours. Hobbes et la question de la règle de majorité

Luc Foisneau

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Directeur de la publication : Vincent Cittot

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