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Le bon sens ou l’esprit français / Revue Esprit

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Henri Bergson : Le bon sens ou l’esprit français (Mille et une nuits) / Revue Esprit Décembre 2012 Dossier Refaire les humanités

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Henri Bergson : Le bon sens ou l’esprit français (Mille et une nuits)

Le bon sens n’a pas bonne presse de nos jours chez les intellectuels, et encore moins l’esprit français. Il y a donc bien quelque chose de daté, de délicieusement suranné dans les trois conférences qui nous sont présentées sous ce titre avec un soupçon de provocation à l’égard de l’époque présente. Le bon sens est aujourd’hui d’emblée associé à la routine des habitudes contractées, à une sorte de paresseuse sagesse d’emprunt, minimaliste, polyvalente et plate qui paralyserait l’esprit critique. Quant à l’esprit français, il semble dégager des relents identitaires, voire néocoloniaux, en tout cas réactionnaires. Et pourtant, il suffit de s’éloigner à peine de n’importe laquelle des frontières de l’hexagone pour se voir retourner l’image bien définie d’une identité collective, d’un esprit où entrent à parts égales l’histoire et la culture, l’art de vivre et… le bon sens, cette locution pratiquement intraduisible.

« Un certain pli de l’esprit », c’est ainsi que Bergson désigne cette faculté qui a acquis avec Descartes ses lettres de noblesse, on s’en souvient : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », c’est sur le caractère universel de cette disposition mentale que le philosophe appuyait l’édifice de sa méthode, en lui attribuant notamment la capacité à distinguer le vrai du faux mais aussi, ajoute Bergson, d’ouvrir tout un chacun à la dimension éthique – je cite : « distinguer en matière de conduite l’essentiel de l’accessoire ou de l’indifférent choisir parmi les divers partis possibles celui qui donnera la plus grande somme de biens, non pas imaginable, mais réalisable : voilà, semble-t-il, l’office du bon sens », lequel, d’ailleurs, « préside à nos relations avec des personnes ». Bergson parle aussi d’un « subtil pressentiment du vrai et du faux », éprouvé bien avant l’administration de la preuve, antérieur à l’expérience décisive mais qui guiderait en sourdine la pensée et l’action. Avançant encore dans la définition de cette « disposition active de l’intelligence », il dira dans un cours au Collège de France que le bon sens est « la force intérieure qui rend possible la concentration de toute notre vie passée sur un seul point », qui peut être un élément de la connaissance ou celui sur lequel porte la décision. Lorsque celle-ci doit être prise dans l’urgence, sans qu’on puisse prévoir toutes les conséquences ni comprendre l’ensemble des déterminations qui pèsent sur elle, « l’autorité que nous invoquons alors, celle qui lève nos hésitations et tranche la difficulté, c’est le bon sens. Il semble donc que le bon sens soit dans la vie pratique ce que le génie est dans les sciences et dans les arts », ajoute-t-il. Ou encore, le bon sens est « ce qui donne à l’action son caractère raisonnable, et à la pensée son caractère pratique. »

Ainsi défini, le bon sens apparaît comme une sorte de pragmatisme à la française. Il serait intéressant de comparer cette tradition à celle du pragmatisme anglo-saxon car Bergson se demande si le bon sens, qu’il voit aussi comme une vertu civique dans les pays libres et qu’il faut alors distinguer du sens commun, varie en fonction de la culture. On peut avancer en première approche que le point commun entre pragmatisme et bon sens résiderait notamment dans la capacité à s’adapter à des situations toujours nouvelles, à se méfier des recettes et des opinions toutes faites, établies par certaines conceptions intellectuelles ou idéologiques de la réalité. Si Bergson parle à propos du bon sens d’une « disposition active de l’intelligence », il y voit aussi une « défiance toute particulière de l’intelligence vis-à-vis d’elle-même », et l’intervention d’une sorte d’instinct qui plonge ses racines à des profondeurs où l’instruction et la culture ne pénètrent guère. Une sorte d’ignorance consciente d’elle-même, accompagnée du courage d’apprendre, dit-il. Et s’il arrive au bon sens de raisonner sur des problèmes ou des principes généraux, c’est pour parvenir à la « solution socialement utile, celle qui facilite le langage et favorise l’action ». C’est pourquoi Bergson considère le bon sens comme un compromis toujours renouvelé entre les exigences de la pensée et celles de l’action.

C’est dans cette mesure qu’il est consubstantiel à l’esprit de progrès. En poussant l’analyse, Bergson va même jusqu’à considérer qu’il tire sa force du principe même de la vie sociale, l’esprit de justice, celui qui s’incarne dans l’homme juste, dans ses actions plutôt que dans ses principes, et qui – je cite – « le conduit tout droit, comme ferait l’instinct le plus sûr, à ce qui est désirable et réalisable » pour corriger les injustices. Ou encore, comme il l’affirme dans cette belle formule, animé par le sens de la justice, le bon sens devient en quelque sorte le « tact de la vérité pratique ».

Mais si le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, alors en quoi est-il spécifiquement français ? Le titre de la première conférence nous indique la réponse : Le bon sens et les études classiques . Pour Bergson, l’adaptation à la réalité présente qui caractérise le bon sens doit beaucoup à l’ouverture au passé et notamment à la culture classique. C’est parce que ce qu’on appelle aussi les « humanités » nous permettent de nous libérer des idées que le langage commun nous apporte toutes faites que le bon sens, s’il souhaite en délivrer l’intelligence, peut utilement s’y ressourcer. Bergson voyait dans l’étude des langues et des cultures classiques, grecque et latine, la meilleure formation de l’aptitude salutaire à « rompre la glace des mots et retrouver au-dessous d’elle le libre courant de la pensée ». Et c’est notamment l’exercice de la traduction des idées d’une langue dans l’autre qui habitue l’esprit à les « cristalliser » dans des systèmes différents, permettant de les penser presque indépendamment des mots et de leur pesant déterminisme. Pour développer la liberté de l’esprit.

Jacques Munier

L’esprit français : le bon sens cultivé par les humanités

Revue Esprit Décembre 2012 Dossier Refaire les humanités

La même question, avec une urgence redoublée du fait de la menace qui pèse sur l’enseignement des langues anciennes, notamment.

Parce que la défense des humanités ne se limite pas à la défense d’un patrimoine et ne se complait pas dans l’esthétique des ruines, les différentes contributions plaident pour l’émancipation à travers la connaissance pour répondre à la question posée par Martha Nussbaum : « comment former le citoyen du XXIe siècle ? »

Et dans la livraison de janvier un dossier, intitulé "Dieu, un absent si présent" « Pourquoi l'idée de Dieu continue à intéresser les philosophes au XXème siècle. Habermas, Wittgenstein, Heidegger, tout en étant athées, se sont interrogés sur la foi, la vie religieuse, sur le lien entre croyances religieuses et démocraties séculières.

La "mort de Dieu" décrétée par Nietzsche n'a pas résolu la question de l'absolu, que la philosophie se trouve souvent, encore, à analyser par le biais de celle de Dieu. »

A l'occasion du centenaire de sa naissance, dans ce dossier un texte inédit de Paul Ricœur sur la temporalité biblique.

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