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Le candomblé de Bahia / La Revue des revues

7 min
À retrouver dans l'émission

Emmanuelle Kadya Tall : Le candomblé de Bahia. Miroir baroque des mélancolies postcoloniales (Cerf) / La Revue des revues N° 47

Revues des revues
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Le candomblé (faut-il le rappeler ?) est un culte de possession d’origine africaine qui s’est développé au Brésil avec l'arrivée d’importants contingents d'esclaves, et qui rencontre aujourd’hui un vrai succès dans des pays comme l'Uruguay, l'Argentine ou encore le Venezuela, où la présence d’esclaves originaires du continent africain fut pourtant minime, ce qui témoigne à la fois de sa vitalité mais aussi de son aptitude au syncrétisme puisque le cadomblé peut également intégrer des divinités amérindiennes, outre la présence des grandes figures du christianisme. A l’origine, ces populations d’esclaves étaient issues de groupes ethniques divers, principalement Yorouba et Bantou, et leurs croyances se sont fondues dans le candomblé, qui conserve la mémoire de ces provenances distinctes, Nigéria, Bénin, Congo, puisqu’il se distribue en différentes nations. Par ses aspects spectaculaires, dans les rituels, les fêtes ou les danses, le candomblé est aussi un élément essentiel de la culture brésilienne.

Emmanuelle Kadya Tall l’a étudié à Salvador de Bahia, où l’on dit qu’il y a autant d’églises que de jours de l’année, ainsi que foultitude de maisons de candomblé, Salvador qui fut, de fait, le premier port négrier du Brésil. Les maisons de Candomblé, qu’on appelle les « terreiros », y sont très nombreuses. L’auteure a jeté son dévolu sur l’une d’entre elles, dont le chef de culte est un personnage au parcours étonnant, du nom de Toluayê, qui a affilié sa maison à la nation la plus afro-centrée de Bahia, la nation Ketu, en référence à un ancien royaume situé dans l’actuel Bénin. Fils d’un petit boutiquier d’origine portugaise et d’une mère descendante d’une esclave africaine, Toluayê avait dès l’enfance des visions et il faisait des prédictions étonnantes. L’enseignement qu’il a suivi et son apprentissage initiatique lui ont permis de développer des dons exceptionnels de thérapeute et de pédagogue, qu’il met aujourd’hui à profit dans ses relations avec ses affiliés, ce qui lui vaut une réputation de « rénovateur » qui prodigue ses conseils au lieu de régner par la terreur. Toluayê adapte les tarifs de ses « travaux », ou rituels magico-thérapeutiques, en fonction des moyens de ses adeptes. Emmanuelle Kadya Tall décrit en détail le rituel du samedi saint, qui ouvre dans la maison le cycle des fêtes liturgiques, avec offrandes et sacrifices, cantiques et tambours, ceux-là mêmes qui évoquent les ancêtres venus des anciens royaumes Kongo et lorsqu’ils sont frappés avec des baguettes, les divinités venues de l’ancien royaume Ketu. Puis viennent les transes des mediums et les danses endiablées des adeptes. L’auteure relève que l’ouverture de l’année liturgique de la maison de Toluayê le samedi saint est calée sur ce jour de silence et de recueillement qui précède la résurrection du Christ, et c’est précisément son équivalent dans le candomblé, Oxalà, qui est invoqué pour clôturer le rituel et faire partir les trublions messagers qui se sont emparés des corps.

L’intérêt et la nouveauté des analyses d’Emmanuelle Kadya Tall tiennent à une sorte de décentrement du regard. On connaît le candomblé grâce aux travaux de Roger Bastide, notamment. C’est lui qui a élaboré la théorie du « masque syncrétique », que conteste l’auteure. D'abord pratiqué par la population africaine esclave, interdit par l'Église catholique et pénalisé par de nombreux gouvernements, le candomblé s’est développé dans le secret jusqu'à l'abolition de l'esclavage en 1888 grâce au syncrétisme qui permettait aux adeptes de cacher leurs dieux sous les traits des saints catholiques. D’où la théorie du masque. Mais à cette théorie, Emmanuelle Kadya Tall préfère une interprétation en termes de miroir, un miroir tendu par la liturgie chrétienne au rituel païen qui dès lors s’enrichit de ses représentations et quelque part de sa puissance. On connaît l’aptitude et même le génie des africains pour le syncrétisme religieux, le métissage des cultes, qui n’est pas seulement l’effet de la domination coloniale, comme l’a montré l’anthropologue André Mary avec le bwiti, la religion syncrétique des Fang du Gabon, et lui, il parle plutôt de bricolage.

D’autant plus que la Contre-Réforme et la théologie tridentine de l’Eglise catholique à l’époque de la colonisation, qui favorise le culte des saints, a voulu réduire la distance avec les fidèles en jouant sur les émotions, ce qui a trouvé dans les Amériques un terrain idéal. Et pour convertir les esclaves, l'Eglise catholique exploita elle-même les ressources du syncrétisme en récupérant ces religions originelles pour y greffer des croyances et notions chrétiennes ainsi que des rites, de façon à rendre progressivement leurs cultes de plus en plus « catholiques ». Un élément supplémentaire à l’appui de la thèse du miroir. Enfin l’esprit du baroque illustre remarquablement, selon l’auteure, la rencontre des imaginaires amérindien, africain et européen, et l’on sait qu’il fut particulièrement « flamboyant » sur le continent sud- américain.

C’est pourquoi Emmanuelle Kadya Tall plaide pour une approche en termes d’histoire globale. Elle voit se dessiner une aire culturelle nouvelle pour l’anthropologie historique : l’Atlantique sud. A cet égard, un moment émouvant du livre est la relation du voyage au Bénin qu’elle fait en compagnie de Toluayê, comme une sorte de retour aux sources qui retracerait concrètement les contours et les trajectoires de cet espace-monde.

Jacques Munier

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