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Le cas Eichmann / Revue Les Cahiers du judaïsme

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Claude Klein : Le cas Eichmann vu de Jérusalem (Gallimard) / Revue Les Cahiers du judaïsme N° 33 Dossier « Nos enfants » (Editions de l’Eclat)

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Claude Klein : Le cas Eichmann vu de Jérusalem (Gallimard)

On le sait, c’est d’un procès historique qu’il s’agit et les deux mots méritent d’être pesés, comme le fait Claude Klein dans cet ouvrage. Du procès, il examine en détail l’environnement juridique et la préparation, les débats et notamment ceux qui ont porté sur la compétence du tribunal israélien, ou ceux qui ont eu lieu en dehors du prétoire chez les intellectuels, de Hannah Arendt à Max Horkheimer en passant par Martin Buber, Karl Jaspers ou Gershom Scholem il étudie également de près le contenu du jugement, qui révèle dans son préambule la conscience claire que les juges avaient du caractère historique de leur tâche. Et c’est là le deuxième élément remarquable de ce procès. Historique, il le fut à plus d’un titre : pour la première fois la Shoah était jugée, car à Nuremberg elle était presque absente. Sur les centaines de pages que compte le jugement du Tribunal militaire international, seules sept sont consacrées aux Juifs. Historique, le procès de Jérusalem le fut aussi parce qu’il révéla au monde l’implacable organisation du génocide alors qu’en 1961 elle était largement méconnue, les travaux des historiens ne devaient paraître que plus tard, celui par exemple de Raoul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe est publié dans sa version originale en anglais peu après le début du procès. Et puis le tribunal vient s’inscrire dans l’histoire de la justice pénale internationale et de la formation d’une compétence universelle. Enfin, comme le montre Claude Klein, le procès est un moment fondateur dans la construction de l’identité d’Israël, une sorte de lieu de mémoire, en somme. C’est pourquoi il parle de deux procès : celui de l’accusé Adolf Eichmann, et celui de la Shoah. Deux échelles de valeur et de qualification pénale entre lesquelles les juges ne cesseront de faire le va-et-vient pour éviter de diluer la responsabilité personnelle de l’accusé dans l’énormité et le caractère collectif du crime et qu’ils exprimeront dans leur jugement, que Claude Klein, après l’avoir longuement cité, résume ainsi : « nous avons entendu les témoins et leur douleur, mais nous avons jugé un homme ».

A bien des égards, ce procès historique fut le résultat d’une certaine improvisation. Eichmann n’était pas un inconnu ni une pure production du Mossad qui l’avait repéré puis enlevé en Argentine dans des conditions rocambolesques. Son nom avait été cité à de nombreuses reprises à Nuremberg comme la cheville ouvrière de la « solution finale » et l’Etat d’Israël s’était doté depuis 1950, avec effet rétroactif, d’une loi qui créait un nouveau crime, inconnu jusqu’alors dans le droit pénal international, celui de « crime contre le peuple juif », une version adaptée du crime contre l’humanité, proche de la définition qu’on peut trouver dans la Convention de 1948 contre le génocide. Mais le 23 mai 1960, lorsque le Premier ministre Ben Gourion, en ouvrant la séance de la Knesset, annonce l’arrestation d’Eichmann, tout reste à faire, à commencer par la salle du tribunal, et jusqu’au poste d’attorney général, l’équivalent du procureur en « common law », qui était resté vacant.

Claude Klein, juriste et ancien doyen de la faculté de droit de l’université de Jérusalem revient sur le débat et les questions que l’annonce d’un procès a suscités de par le monde. On se demandait s’il était légitime qu’il fut jugé en Israël et Karl Jaspers, ainsi que Nahum Goldmann, le président du Congrès juif mondial, estimaient par exemple qu’il eut été préférable de constituer un tribunal international. D’autres, comme Erich Fromm, dénonçaient l’enlèvement d’Eichmann. Hannah Arendt, pourtant très critique sur le déroulement du procès, considéré comme le résultat d’une mise en scène, et sur la personne du procureur, n’a jamais quant à elle mis en cause le principe du procès, ni les conditions de l’enlèvement, ni le principe d’une juridiction rétroactive, ni le droit d’Israël à juger Eichmann. Elle opposait à ceux qui estimaient illégitime la prétention du jeune Etat juif à représenter tous les Juifs et notamment les victimes, le fait que de nombreux survivants de la Shoah avaient élu domicile dans ce pays. Max Horkheimer, la figure de proue de l’Ecole de Francfort, a exprimé dans ses carnets, publiés en français sous le titre de Notes critiques, sa désapprobation : « Eichmann n’a pas tué en Israël », écrit-il et « l’idée qu’il puisse expier ses actes selon le jugement et le verdict des hommes est une dérision envers les victimes, une effroyable et grotesque dérision ». Et après le procès, Martin Buber essaiera d’intervenir pour que la peine de mort ne soit pas appliquée. Claude Klein interprète ces réactions comme l’effet de la sagesse coutumière à certains milieux juifs qui craignent toujours des conséquences négatives en termes d’antisémitisme aux actions qui sortent de l’ordinaire.

Il décrit et analyse le déroulement du procès, les débats, le terrible défilé des témoins. Il étudie avec le même soin le jugement rendu, qui dénote la conscience qu’avaient les juges de constituer un tribunal pour l’Histoire, il revient également sur l’incontournable polémique créée par les propos d’Hannah Arendt. On se souvient que c’est l’attitude de petit fonctionnaire zélé d’un système qui le dépassait et dont il prétendait ignorer la destination finale qui avait inspiré à Hannah Arendt ses réflexions sur la banalité du mal. Une telle disproportion entre l’apparence insignifiante, voire effacée, de l’accusé et l’ampleur du génocide avait d’ailleurs frappé d’autres chroniqueurs présents au procès comme Frédéric Pottecher, Roger Vailland, Elie Wiesel, Joseph Kessel ou, moins connu à l’époque, Robert Badinter… Mais il est rare qu’un criminel de masse ait l’allure d’un monstre, surtout devant un tribunal. Et Hannah Arendt, dont on connaît l’aversion pour le procureur, qui en rajoutait sur la diabolisation, avait quitté Jérusalem au début de la plaidoirie d’Eichmann. Or c’est justement là qu’est apparu l’organisateur du génocide, l’homme qu’Heydrich avait chargé de mettre sur pied la conférence de Wannsee, et qui était devenu la cheville ouvrière de la solution finale à l’échelle européenne, avec son style rationnel, froid et technocratique. Mais la thèse de la philosophe prend un autre relief et toute sa cohérence si on la rapporte au livre qu’elle venait alors de publier : « Condition de l’homme moderne », où elle développe ce thème de la banalité du mal en l’opposant à l’héroïsme du modèle antique constitué par la figure d’Achille. Par rapport à ce modèle du courage politique, qui consiste à refuser d’exécuter l’ordre illégitime, Eichmann apparaît bien comme l’antihéros de la banalité du mal.

Jacques Munier

Revue Les Cahiers du judaïsme N° 33 Dossier « Nos enfants » (Editions de l’Eclat)

Une publication dirigée par Pierre Birnbaum

Une livraison conçue comme un lieu de transmission à l’intention de ces enfants qui sont « au cœur de notre imaginaire, de nos attentes, de nos vies ». Je cite la présentation du numéro : « Tout au long de l’histoire juive, des temps bibliques à aujourd’hui, c’est d’eux que parlent les grands textes de la tradition; les moments essentiels de la vie, les rituels qui consacrent ces passages, donnent à nos enfants une place fondamentale. L’histoire juive tout entière trouve en eux son sens »

Avec, au sommaire :

L’instruction des enfants dans le Deutéronome / Patrick D. Miller

Le règne des mères. Les “Lettres à sa mère” de Franz Rosenzweig / Myriam Bienenstock

L’enfance juive victime comme paradigme mémoriel de la Shoah / Floriane Schneider

Et

Histoires juives d’adoption / Sophie Nizard

Des enfants des kibboutzim prennent la parole / Rina Cohen Muller

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