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Le Désir et les Dieux / Revue NU (e)

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Françoise Frontisi-Ducroux , Yves Bonnefoy , Jérôme Delaplanche : Le Désir et les Dieux (Flammarion) / Revue NU (e) N°56 Dossier Jean-Paul Michel

dieux
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« L’amour est un désir de jouir de la beauté » écrit Marsile Ficin à propos du Banquet de Platon. Pas sûr que le commentaire ait convenu à celui qui pensait que la beauté n’appartient qu’au monde céleste des Idées. Mais dans son élan vers elle, l’âme qui ne peut que chuter aspire à la retrouver dans l’amour, c’est la leçon d’un autre dialogue, le Phèdre . En mélangeant les genres et les motifs Apulée, auteur latin d’origine berbère, donne dans un conte inséré dans L’Âne d’or une version inédite des effets de la jalousie des dieux et déesses, en l’occurrence Vénus dans un rôle traditionnellement dévolu à Junon. C’est Psyché qui suscite sa colère car son insolente beauté incite les mortels à l’honorer comme une déesse. Pour la punir elle envoie son fils Cupidon lui inspirer un amour dégradant pour une créature abjecte mais le dieu au trait infaillible tombe sous le charme et de leur union naîtra une fille au doux nom de Volupté. Rodin s’en souviendra dans le marbre qui figure leur étreinte. En bricolant cette histoire, l’auteur favori des psychanalystes après Sophocle a mis le doigt sur la puissance du désir et sa réversibilité, voire son caractère contagieux qui transcende les frontières entre les dieux et les hommes. C’est la trame obstinée, le canevas qui sous-tend les différents épisodes mythologiques de la vie dissolue des immortels mis en scène par les peintres renaissants puis classiques, et plus tard symbolistes, lesquels trouvent dans ces motifs païens matière à épancher leurs imaginations érotiques.

Dans le bel essai qui ouvre le volume, Yves Bonnefoy s’interroge sur le sens de cette universalité du désir et des pulsions, qui rend le monde des dieux si semblable au nôtre, et même plus trivial. « On ne voit pas Apollon ou Minerve faire preuve de compassion, voire de simple générosité – observe-t-il – Ce n’est pas la franchise qui les étouffe, dans leurs incessantes métamorphoses. En fait, la jalousie, le ressentiment, la colère (…) l’extrême cruauté dans la perpétration des vengeances sont monnaie courante sur l’Olympe ». Et « souvent le feu du ciel grec semble n’aimer que se perdre dans des alcôves terrestres. » Les hiérogamies, en particulier celles qui unissent un dieu ou une déesse à une femme ou un homme sont le plus souvent le fait de la ruse quand ce n’est pas du viol pur et simple. De cette scène primitive, les anciens Grecs auraient déduit la valeur supérieure de l’humanité, son pouvoir de contention de l’hubris , la démesure des passions divines qui peut affecter les mortels oublieux de leur condition et prêts à en remontrer au ciel. Et surtout, intégrant la matière de ces drames olympiens à leurs récits et à leur connaissance de la nature humaine, enregistrant cette appétence divine pour certains d’entre les mortels, ils ont retourné comme un gant leur émerveillement dans l’invention des formes de l’art, et de la forme livrée au monde des vivants comme – je cite Bonnefoy « une offre de participation à un réel de nature supérieure (…) Tentant en somme d’humaniser le divin ».

Celle-ci – la forme – s’est d’abord incarnée dans la beauté du corps, conformément à l’esprit des bacchanales olympiennes comme à la réalité du désir. Et c’est par-delà l’hortus conclusus , le jardin enclos où le Moyen Âge chrétien avait reclus les corps dans le culte exclusif de celui de Marie, que les peintres renaissants vont laisser en aparté libre cours à leurs rêveries érotiques, ouvrant la porte du désir aux époques suivantes. Danaé accueillant entre ses cuisses la pluie d’or où se dissimule Jupiter, lequel n’est pas en peine de métamorphoses et enserre Io littéralement ravie dans une nuée sombre ont inspiré Corrège, Titien, Tiepolo ou plus tard Klimt. Léda abusée par le cygne polymorphe, Rubens, Géricault et Gustave Moreau.

Nicolas Poussin, très présent dans ces pages, a illustré un épisode que j’évoque pour finir parce qu’il concerne ce moment dont nous attendons tous le retour matutinal, l’aurore. Comme toutes les unions hiérogamiques dans cet ouvrage il est interprété par Françoise Frontisi-Ducroux. Aurore aux doigts de rose avait un penchant prononcé pour les beaux garçons, qu’elle ne se privait pas d’enlever, tout comme font les dieux mâles. Mais aussi comme eux, elle n’avait pas de chance en amour. Parmi ses nombreux amants, elle voulut rendre immortel l’un de ceux qu’elle aimait le plus, Tithon… En oubliant de lui garantir l’éternelle jeunesse. Résultat il vieillit, se rida et se rabougrit au point de finir en radotant dans une boîte à cigale. La morale de l’histoire : en amour, ne négligez aucun détail…

Jacques Munier

Revue NU (e) N°56

http://www.revue-nue.org/spip.php?rubrique4

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(M. Gosztola, dir.)

Dossier Jean-Paul Michel, « un poète énergique, inventif, jusque là plus connu comme l’éditeur d’exquises publications d’écrits rares d’Yves Bonnefoy, Louis-René des Forêts, Pierre Bergounioux et d’autres » écrit John Taylor dans le Times Literary Supplement, « un poète pensant à la française, néanmoins résolu à boire le monde réel jusqu’à la lie (…) Sa sensibilité littéraire montre à la fois délicatesse et passion ».

Au sommaire, les contributions de Matthieu Gosztola, Jean-Paul Michel, Yves Bonnefoy, Pierre Bergounioux, Michael Bishop, Pierre-Édouard, Jean-Paul Bota, Juan Soros, Béatrice Bonhomme, Serge Canadas, Michael G. Kelly, Jean-Baptiste Para, Michael Brophy, Gérard Noiret, Guillaume Pigeard de Gurbert, Aaron Prevots, Pierre-Yves Soucy, Gérard Cartier, Christophe Van Rossom, Éric Dazzan, Michael Bishop, Clément Layet, John Taylor, Régis (...)

De Jean-Paul Michel, les éditions William Blake and Co. Publient « Introduire un peu d’art dans nos sentiments » et « Un à-pic, comme l’existence »

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