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Le Dictionnaire Martin Heidegger / Revue Le Portique

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Philippe Arjakovsky, François Fédier, Adrien France-Lanord : Le Dictionnaire Martin Heidegger (Cerf) / Revue Le Portique N°31 Dossier Traduire Heidegger : Jacques Lacan

heidegger
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L’entreprise pourrait s’apparenter à une gageure concernant un philosophe qui s’est expressément refusé à la constitution de toute forme d’index dans l’édition intégrale de ses œuvres, estimant que c’est à chacun de faire le sien par la lecture. Mais l’auteur de Sein und Zeit , (Être et temps ), n’en est plus à une infidélité près et ce dictionnaire – qui par le jeu des renvois en fin de notice respecte le caractère réticulaire d’une pensée dont la cohérence profonde se voulait à l’image d’une constellation – ce compendium polyphonique de son vocabulaire pourra faire office de viatique à tous ceux qui veulent s’engager sur son chemin de pensée. Huit grandes thématiques regroupent les 615 articles signés par 24 spécialistes, à commencer par ce chemin lui-même, ses bifurcations vers l’art et la poésie – où l’on croise Hölderlin mais aussi Paul Celan et René Char – le divin, dont témoigne l’un des derniers volumes paru chez Gallimard – Phénoménologie de la vie religieuse – la science, la politique et la technique – avec plusieurs entrées sur « l’affaire » de son engagement nazi – des philosophes cités ou étudiés par lui ainsi que ses contemporains et ceux qui ont contribué au rayonnement de sa pensée – où l’on trouvera Levinas mais bizarrement pas Derrida, dont le concept de différance est issu en droite ligne de la différence ontologique entre l’être et l’étant qui constitue l’une des pierres angulaires de sa pensée.

Lui qui dresse face à la postérité l’imposant monument des plus de cent volumes de ses œuvres qui semble toiser l’éternité n’aurait sans doute pas dédaigné cet hommage paradoxal à sa pensée qui pourtant, aux dires des préfaciers eux-mêmes, était étrangère à toute forme d’aspiration métaphysique à la totalité, ce qui apparaît bien comme son trait distinctif le plus fort, d’où cette référence constante à l’image dialectique du « chemin ». A l’article Adorno, l’auteur du pamphlet le plus violemment anti-heideggérien de 1965, Jargon der Eigentlichkeit (Jargon de l’authenticité ), on apprendra ainsi qu’en 1949 le philosophe de l’Ecole de Francfort écrit à Horkheimer auquel il avait demandé un article sur Les Chemins qui ne mènent nulle part que Heidegger chemine « en un sens qui n’est pas si éloigné du nôtre ». On se souvient des textes indémodables que contient ce livre, notamment L’origine de l’œuvre d’art et sa méditation essentielle sur le tableau de Van Gogh représentant de vieux souliers fatigués de paysan, la « merveille du simple », je cite : « Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure s’est incrustée la fatigue des pas du labeur (…) A travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d’elle-même dans l’aride jachère du champ hivernal. »

A l’article Traduction , on apprendra que la parole elle-même implique une traduction, ce qui explique les fastidieux commentaires en quoi consistent trop souvent les traductions françaises de Heidegger, pourtant limpide dans l’allemand. Il est vrai que le philosophe joue souvent sur la faculté agglutinante de cette langue, en brisant ou déconstruisant les concaténations de particules qui forment ses concepts. Mais pourquoi faudrait-il que le traducteur nous impose son commentaire, aboutissant à des mots hybrides, des « bidules » pseudo-lacaniens comme l’aître pour le mot Wesen qui signifie l’essence, même si Heidegger nous explique le contenu spécifique qu’il lui donne, ou encore l’ouvertude , pour ne pas la confondre avec un vasistas ou un œil de bœuf, ou l’incompréhensible avenance (je l’ai testé) pour rendre Ereignis , l’événement ? Le résultat c’est cette novlangue tout hérissée d’archaïsmes et de néologismes baroques qui loin de rendre plus accessible la pensée de Heidegger la confine au petit cercle des initiés. A quand un dictionnaire franco-français pour accompagner la lecture de Heidegger en français ?

Jacques Munier

fédier
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Revue Le Portique N°31 Dossier Traduire Heidegger : Jacques Lacan

Il s’agit de la première version d’une conférence de Heidegger commentant un fragment d’Héraclite sur le Logos. On sait l’importance du langage et de la parole pour le psychanalyste, et cette traduction avait eu l’approbation du philosophe, auquel Lacan l’avait adressée pour lecture. Lacan avait rencontré Heidegger à plusieurs reprises après l’avoir découvert dans le séminaire d’Alexandre Kojève. Heidegger, de son côté, confie dans une lettre à propos des Ecrits : « Je n’arrive pas à lire par moi-même ce texte manifestement baroque. Mais d’après ce que j’entends dire, cela fait à Paris autant de bruit qu’en son temps L’Être et le Néant de Sartre. » Et surtout, il y a la fameuse boutade à propos d’une lettre reçue de Lacan : « J’ai l’impression que le psychiatre a besoin d’un psychiatre »…

Dans ce N° de la revue Le Portique on pourra lire également une contribution signée Jean-Paul Resweber, qui parle d’une traduction « moins littérale que littorale » et qui analyse le travail de Lacan, « de la traduction à l’interprétation » en fonction de ses propres préoccupations sur la parole et le sens, la lettre et lalangue

http://leportique.revues.org/923

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