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Le héros était une femme / Revue Muze n°70

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À retrouver dans l'émission

Loïse Bilat & Gianni Haver (ss. dir.) : Le héros était une femme… Le genre de l’aventure (Antipodes) / Revue Muze N°70 (Bayard)

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Loïse Bilat & Gianni Haver (dir.) : Le héros était une femme… Le genre de l’aventure (Antipodes)

Du cinéma à la littérature en passant par la bande dessinée, les personnages de héros féminins se sont multipliés et les différentes contributions de cet ouvrage collectif interrogent le phénomène en analysant les codes employés, de Wonder Woman à Lara Croft ou Béatrix Kiddo, ainsi que l’évolution qu’il illustre dans les mentalités. La langue étant le reflet de ces mentalités, au point que parfois elle pense pour nous, Loïse Bilat et Gianni Haver commencent par examiner la différence sémantique entre héros et héroïne, qui, pour une fois que la langue française dispose de l’équivalent féminin, dénotent de significatives variations. S’il est convenu que Madame Bovary est bien l’héroïne du roman de Flaubert, ce n’est évidemment pas à la manière de Barbarella et encore moins à celle d’Hercule. Par ailleurs, il arrive souvent qu’on attribue ce nom d’héroïne au personnage secondaire d’une fiction, alors qu’il ne viendrait à l’idée de personne de qualifier Charles Bovary de héros. Il en est donc de ce féminin ce qui arrive à de nombreux équivalents en genre : ils sont lestés de toutes les connotations conventionnelles. Une femme héroïque renvoie davantage à Mère Courage qu’à Hypatie la platonicienne ou à Olympe de Gouges. Et l’homme fort qui se trouve à la tête d’un état ne trouve pas sa pareille dans la femme forte. De même qu’il vaut mieux, pour dire le féminin d’un « grand homme », oublier la taille et évoquer plutôt une femme d’exception.

C’est dans les méandres de ces nuances du genre que s’engagent les auteurs de l’ouvrage en essayant de dégager le profil archétypique du héros au féminin et la manière dont il bouscule nos codes dominants, quelque part entre Miss Marple et Fifi Brindacier. Eva Söderberg analyse ce personnage de gamine effrontée et prodigieusement forte qui s’appelait dans sa langue d’origine Pippi Langstrump et en anglais Pippi Longstocking, celle qui a les bras longs. Née dans les années 40 sous la plume d’Astrid Lindgren, une auteure suédoise de littérature pour enfants, elle intervient dans le contexte des débats sur la psychologie de l’enfant et notamment à propos de leur éducation, sur la question des punitions corporelles. Selon sa biographe, Fifi Brindacier est la réponse d’Astrid Lindgren « pour défendre les enfants suréduqués et inhibés qu’elle a rencontrés ». A l’époque la série a ses détracteurs, qui, comme il arrive souvent, relèvent des aspects cruciaux dans leur critique. Tel spécialiste de pédagogie lui reproche « quelque chose de déplaisant qui lui écorche l’âme », un comportement « contre nature ». L’écrivaine Carin Stensröm stigmatise une créature « gravement asociale » et tous deux visaient quelque chose de juste, le pédagogue un jeu « malsain » avec les conventions de genre et la femme de lettres une des caractéristiques essentielles de la version féminine du héros : son absence d’attaches et son autonomie, au point que dans la jeunesse contestataire suédoise des années 70 son nom était devenu une insulte synonyme d’individualisme égoïste. Contre nature est également pour une femme son invulnérabilité physique et son rapport aux vêtements, son comportement aussi éloigné que possible du stéréotype des petites filles sages qui trottinent dans les contes pour enfants, ainsi que son caractère bouffon et ironique, par exemple lorsqu’elle joue à être une « vraie dame » en se maquillant à outrance.

Par rapport à l’accumulation de ces caractères transgressifs, les héroïnes qui lui ont succédé dans le registre de la littérature pour enfants ou de la bande dessinée apparaissent bien pâlottes, de Fantômette à Yoko Tsuno ou Natacha. Ce que montre la contribution d’Alain Poillat à propos de la Japonaise surdouée, qui se compare elle-même à James Bond, c’est qu’il ne suffit pas d’inverser les codes pour produire de la subversion. Réaliser des exploits à la façon d’un héros masculin peut bien servir la lutte pour l’égalité, elle ne fera pas de l’héroïne, comme en Suède Fifi Brindacier, une ambassadrice de la cause des femmes. La subversion des normes du genre a des subtilités qu’ignore la simple équivalence et il ne suffit pas de « viriliser » une héroïne pour en faire un héros au féminin. C’est tout le sens de l’échec du personnage de Catwoman , sorte de réplique féline de Batman, analysé ici par Fabrice Bourlez dans un registre très lacanien. Malgré des efforts louables pour sortir son héroïne des ailes protectrices de Batman et l’éloigner de Gotham-city, voire à créer du conflit et de l’assaut à main nues et griffes déployées, le film de Pitof n’a pas réussi à construire le prototype d’une véritable révolution dans le genre héroïque, il a notamment échoué à subvertir le modèle du « super- héros », dont le superlatif « sue-le-père »…

L’érotisme latent où baignent ces reconstructions chirurgicales ne facilite pas l’émergence d’un modèle spécifiquement féminin de héros, mais on peut en voir poindre le bout du nez dans des personnages aussi dissemblables que Barbarella, l’égérie des années de la libération sexuelle avec son arme fatale mais non létale, l’orgasmotron, ou bien Lara Croft et ce que Selim Krichane appelle sa position « transgenre » malgré sa féminité surdimensionnée, ou encore Beatrix Kiddo, la « mariée en noir » du film de Quentin Tarantino étudié par Fabienne Malbois et Jelena Ristic, et même la figure échevelée de l’héroïne domestique dans la série Desperate Housewives analysée par Pia Pandelakis. Là nous sommes ramenés au domaine invisible de l’héroïsme quotidien de ces femmes qui parviennent à concilier sans autre dommage que ceux que cette situation leur inflige, vie professionnelle et vie familiale, non sans un humour qui n’a jamais mieux mérité sa signification de « politesse du désespoir ».

Jacques Munier

Revue Muze N°70 (Bayard)

Une belle revue de femmes éclairées

Avec notamment une rubrique « héroïnes »

Et un dossier sur les femmes et la science (où il est par exemple question d'Hypatie la mathématicienne)

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