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Le Kirghizstan, du berger au biznesman / Revue Décapage

6 min
À retrouver dans l'émission

Boris Petric : On a mangé nos moutons. Le Kirghizstan, du berger au biznesman (Belin) / Revue Décapage N°46

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« On a mangé nos moutons », ce serait la version kirghize de l’expression « on a mangé notre pain blanc », pour tous les nostalgiques de l’époque soviétique car le pays a subi de profondes transformations, et brutalement déclassé toute une population rurale en provoquant un exode massif de près du quart de cette population vers les villes et de là en Russie et au Kazakhstan à la recherche de travail. Située aux confins de l’ex-URSS et de la Chine, cette portion de l’Asie centrale dans l’Union soviétique était spécialisée dans la production de laine à destination de l’industrie textile de l’empire socialiste, et donc versée dans l’élevage du mouton mérinos, avec un cheptel de plus de 10 millions de têtes, ramené aujourd’hui à moins de 2. D’où la question posée à l’auteur par l’ancien Premier secrétaire de la République socialiste soviétique kirghize : « où sont passés nos moutons ? », une question relayée au ras du sol par un chauffeur de taxi : « Et maintenant, on fait quoi avec notre honneur national, on ne peut pas manger ? »

D’autant que dans ces Républiques d’Asie centrale l’indépendance semble avoir été davantage subie que souhaitée et que, au cours de la difficile période de la privatisation de leur économie, les témoignages des Kirghizes évoquent, à côté de la prédation généralisée des ressources par les élites, des gaspillages lors de fêtes ostentatoires au cours desquelles de nombreux moutons et chevaux ont été sacrifiés et mangés. Aujourd’hui une agriculture se développe à nouveau pour assurer une production d’autosubsistance et les moutons reviennent peu à peu, une race locale plus adaptée à la consommation de viande et à l’environnement naturel de hautes montagnes qui peuvent culminer à plus de 7000 mètres. Conséquence d’un tourisme de trekking et de randonnées qui s’est développé récemment, les yourtes ont même refait leur apparition dans le décor et des traditions abandonnées depuis avant l’époque soviétique sont réactivées, avec menus et costumes traditionnels. Là, c’est une ONG suisse qui soutient et encadre les activités pour assurer un service conforme aux critères des voyageurs occidentaux. La vie de berger est ainsi relancée par Helvetas, spécialisée dans le « tourisme durable ». Mais en matière d’adduction d’eau dans les villages depuis la privatisation de cette ressource, ce sont plutôt les Américains qui sont venus, entamant le processus d’ « ONGénisation » décrit par l’auteur depuis que la Banque mondiale s’est investie dans la dénationalisation avec en ligne de mire la dite « bonne gouvernance ». D’où le commentaire ironique de ce mourab , l’irrigateur du village de Togolok Moldo, situé à 2400 mètres d’altitude : « C’est moi qui m’occupe de l’eau au village, mais c’est Washington qui décide ! »

C’est sur ce processus que porte l’enquête de Boris Petric. Le Kirghizstan est devenu un laboratoire de la « bonne gouvernance ». Les ONG prolifèrent sur son sol pour assurer la promotion de la démocratie et de la libéralisation économique, mais aussi les institutions internationales, les fondations, les agences de coopération d’Etat, comme l’OSCE, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, tout ce petit monde globalisé, transnational, participe à la coproduction de la réalité politique du pays. L’anthropologue pose la question : « Assiste-t-on pour autant à une universalisation de la démocratie, ou plutôt à une universalisation de ce type de dispositifs internationaux à travers le monde ? » Son enquête l’a amené à rencontrer deux types de figures émergentes dans ce contexte : le biznessman et le demokrat, qui peuvent être la même personne, tant la captation des ressources fait partie du jeu électoral et de la conquête du pouvoir. Dans un pays qui ne produit plus rien, avec l’effondrement de l’élevage et la disparition de l’industrie, l’économie du bazar s’est imposée comme le lieu central de la réorganisation sociale. Là, des produits alimentaires venant essentiellement du sud du pays trouvent leur débouché mais un nouveau type de marché s’est développé dans les faubourgs de la capitale Bichkek : le bazar Dordoï. Sur plusieurs kilomètres carrés, des centaines de containers reconvertis en magasin sont alignés pour proposer aux milliers de chalands qui se pressent là et viennent de tout le pays et même des républiques voisines de l’ex-URSS, des produits provenant de Chine, de Russie, de Turquie ou des Emirats.

Démocratie et libéralisme sont les deux mamelles de la croissance. Armés de cette certitude et non sans arrière-pensées sécuritaires dans un pays musulman où les mosquées font également retour – mais là les fonds proviennent plutôt d’Arabie saoudite – les ONG occidentales s’emploient à susciter, encadrer et accompagner la bonne marche du processus démocratique. Lequel peine à se conformer aux standards définis, accumulant fraudes et comportements clientélistes, vite assimilés par les élites. D’où des élections à répétition, législatives et présidentielles, dont la répétition ne semble pas plus que ça éveiller l’appétit démocratique ni la fibre citoyenne des Kirghizes.

La co-construction de la démocratie, entreprise incontestablement légitime, a souvent des ratés, se trouve entravée, contournée, au mieux instrumentalisée par le pouvoir en place, aussi instable soit-il, démontrant par là une remarquable constance dans son « dur désir de durer ». Et le modèle qui semble s’imposer s’apparenterait plutôt au système russe à la Poutine qu’à la démocratie représentative.

Jacques Munier

Revue Décapage N°46

Avec des chroniques « décapantes », des rencontres inattendues avec des écrivains qui ne sont pas en promo

Le journal littéraire de Dominique Noguez, les carnets d’Eric Chevillard, Charles Dantzig qui revient sur la notion de chef-d’œuvre, l’interview imaginaire de Montherlant par Alexandre Gouzou, Montherlant dont les réponses bien réelles sont extraites de ses livres, journaux ou correspondance

Vincent Delecroix part en vacances avec Héraclite

La panoplie littéraire de Marie Darrieussecq, son musée imaginaire ou concret (les outils d’écriture, notamment)

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