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Le laboratoire de la Dialectique de la raison / Revue Envers

5 min
À retrouver dans l'émission

Max Horkheimer, Theodor W. Adorno : Le laboratoire de la Dialectique de la raison . Discussions, notes et fragments inédits. (Éditions MSH) / Revue Envers N°01 Dossier Le chef (Editions Tituli)

adorno
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C’est presqu’à chaud que les philosophes de l’École de Francfort, exilés à New York, ont entrepris de penser la catastrophe qui s’abattait sur l’Europe avec le totalitarisme, apportant ainsi un démenti à la réputation d’oiseau de Minerve de la philosophie qui, telle la chouette d’Athéna, ne se poserait qu’au crépuscule. L’échec retentissant de l’idéal rationnel des Lumières qui s’est dégradé dans son contraire et inversé en raison totalitaire, basculant dans le mythe et la barbarie de la solution finale, une barbarie dont cet idéal de rationalité prétendait s’émanciper, tout cela demandait à être pensé. Ce sera Dialektik der Aufklärung , paru en 1947 mais précédé par un intense travail de préparation – les premières discussions rassemblées ici datent de 1939 – un travail dont cette édition, dans la traduction de Julia Christ et Katia Genel, nous livre les grands moments, en nous faisant entrer dans le « laboratoire » de la Théorie critique .

La première question que se posent Max Horkheimer, Theodor W. Adorno et ceux qui les rejoignent à l’occasion comme Herbert Marcuse, Franz Neumann ou Friedrich Pollock, est une question de méthode qui porte sur la possibilité même d’une critique de la raison : comment la mener avec le seul outil de la philosophie, à savoir la raison elle-même ? Face à l’autodestruction de la raison et devant les moments où elle se trouve « en conflit avec elle-même », ils mobilisent les ressources des sciences sociales, de la phénoménologie ou de la psychanalyse, dessinant les contours de ce qui deviendra le « label » de l’Ecole de Francfort : la Théorie critique. À la psychanalyse, par exemple, Max Horkheimer emprunte la connaissance du « désir secret de destruction » que l’inconscient oppose au processus de civilisation, au niveau individuel et collectif à la fois. Dans un texte sur la psychologie de l’antisémitisme, il fait de cette disposition profonde de la psyché la dynamique de l’hostilité au « bouc émissaire ». « La haine du juif – je cite – est la haine de la démocratie, le but suprême de la civilisation elle-même ». Dans ses textes à portée anthropologique comme Totem et tabou ou Malaise dans la civilisation , Freud montre que la civilisation « ne peut être affranchie de la responsabilité d’avoir engendré son opposé : la barbarie ». Les règles de sociabilité que l’on s’impose à soi-même de mauvaise grâce pour intégrer le groupe au prix d’un renoncement à ses instincts, commente le philosophe, on ne les applique pas à ceux qu’on juge extérieurs à la communauté. D’où le paradoxe qui fait que les plus loyaux d’entre nous « sont souvent les plus impitoyables envers les outsiders ».

Au point de vue de la méthode comme du contenu de la critique, les auteurs sont également redevables à la pensée de Marx, actionnée sous la forme du marxisme critique . On peut suivre dans ces débats et ébauches l’élaboration d’une dialectique matérialiste confrontée à l’autodestruction de la raison. Au passage, on s’amusera des contorsions spéculatives de ces professeurs allemands pour atténuer la référence à Marx au pays de l’oncle Sam alors qu’ils sollicitent des subsides pour poursuivre leurs programmes de recherches. Franz Neumann insiste sur la nécessité de présenter le projet d’ensemble de telle sorte qu’il ne soit pas marxiste. À quoi Max Horkheimer répond en faisant état des différences entre chercheurs américains et européens, tout imbus de théorie en terrain de connaissance pragmatique : « Par exemple – assène-t-il en se faisant l’interprète des Américains – l’idée de lutte des classes. Faites des enquêtes et montrez-nous que la lutte des classes a, dans les faits, une signification décisive pour l’interprétation des évolutions sociales actuelles. »

On comprend également, à la lecture de ces discussions, de ces notes, ébauches et brèves communications, que la forme du fragment, telle qu’elle sera adoptée par Theodor Adorno dans Minima Moralia, réflexions sur la vie mutilée , constitue une réponse à l’invalidation de la forme « système » en philosophie à une époque où « le monde lui-même est devenu système ».

Jacques Munier

Revue Envers N°01 Dossier Le chef (Editions Tituli)

La dernière née à entrer dans « la cuisine du débat public » avec un projet : « détourner du circuit certains mots dont le sens s’engorge pour les ressaisir, les analyser et en recréer l’usage ». Dans cette première livraison : le chef. Theodor Adorno avait lancé dans les années 50 une grande enquête sur la personnalité autoritaire. Ici Pierre Lascoumes évoque la figure du chef en contexte démocratique, lequel contexte aurait inversé son image en se construisant contre l’idée d’une autorité indiscutable et indiscutée, alors que Cyrille Vigorie analyse le rôle du chef comme moteur de changements institutionnels « entre autorité et participation », en se référant notamment à la définition que donne Hannah Arendt de l’autorité dans La crise de la culture : « le mot auctoritas dérive du verbe augere , augmenter, et ce que l’autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment, ce sont les fondations ». A retrouver également des textes littéraires qui déclinent cette thématique.

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