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Le langage / Silence

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Fritz Mauth ner : Le langage (Bartillat) / Revue Esquisse[s] N°2 Dossier Silence (Le Félin)

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Le Rider
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Fritz Mauthner : Le langage (Bartillat)

« Dans la science, écrit Fritz Mauthner, la langue trahit son impuissance dans la poésie, elle révèle le pouvoir de sa beauté dans la religion, le pouvoir de la langue nous tyrannise sous sa forme la plus infâme, comme pouvoir de la parole morte, de la parole des morts. La religion est un savoir vieilli dont restent les mots ». Cet extrait du deuxième chapitre de son livre sur le langage résume parfaitement sa pensée et son attitude ambivalente à l’égard du pouvoir des mots. Exalté dans le genre poétique, du fait de sa nature essentiellement métaphorique, le langage touche à ses limites comme instrument de connaissance de la réalité, et dans la religion il révèle son pouvoir coercitif, celui qui s’impose à nous dans les usages prescrits et nous inculque à notre insu une vision du monde le plus souvent héritée par emprunt. C’est là également son pouvoir dans les usages sociaux de la parole. C’est pourquoi, au-delà des analyses inspirées portant sur le rôle social du langage, Fritz Mauthner ne cache pas l’ambition d’apprendre « à l’humanité à se libérer de la langue comme d’un instrument inadapté à la connaissance » mais renonce à celle, hautement improbable, de la libérer du pouvoir de la langue « sur les mœurs, les habitudes, l’action, la vie ».

Figure complexe, paradoxale, diverse, de la vie intellectuelle allemande au tournant du XXe siècle, Fritz Mauthner est originaire de Bohème, issu d’une famille juive de culture allemande, il a passé sa jeunesse à Prague dans le contexte multinational et plurilingue de l’empire des Habsbourg, et s’impose à Berlin comme écrivain et journaliste, romancier à succès et auteur de parodies célèbres. Il est également l’auteur des Contributions à une critique du langage et Jacques Le Rider, qui a traduit et préfacé Le langage , publie chez le même éditeur une biographie intellectuelle de celui qui, à cause de ses charges contre la religion, a pu passer pour un cas de juif antisémite, alors que son expérience de l’antisémitisme lui a inspiré son roman le plus personnel, Le Nouveau Juif errant , paru en 1882.

S’il a pu considérer, sous l’influence de Schopenhauer et, comme le relève Jacques Le Rider, sans doute aussi de La Généalogie de la morale de Nietzsche, « que le judaïsme est à l’origine de tout ce qu’il voit de néfaste dans le christianisme », c’est parce que, d’après lui, le judaïsme est la religion, voire le fétichisme, du mot. « Le réalisme du mot, écrit-il dans L’Athéisme et son histoire en Occident , c’est-à-dire la superstition de la substantialité des concepts abstraits, était répandu parmi les Juifs un Juif aurait pu, tout aussi bien qu’un archi-scolastique, se représenter que l’essentiel pour la fabrication d’un banc est que le menuisier ait en lui les concepts de banc et de bois ». Une analyse qu’il faut cependant réinsérer dans la conception plus générale qu’il donne dans Le langage du transfert des visions du monde par le phénomène des « emprunts », qu’il distingue de la traduction. Si la traduction en grec de l’Ancien Testament, puis de la Bible en allemand par Luther, a bien exercé une influence considérable, le passage d’une langue à l’autre n’a pas eu lieu, la différence entre les situations spirituelles des Juifs, des Grecs et des Allemands étant trop grande. « Et quand, pour comble, ajoute-il, des missionnaires anglais transposent le Notre Père ou le catéchisme dans les idiomes de noirs africains ou australiens pour répandre la foi chrétienne, seuls ces missionnaires peuvent réellement croire à la possibilité d’une communication ».

Par contre, le phénomène de ce qu’il appelle « l’emprunt par traduction » explique la pérennité à travers les siècles et les langues de vieilles notions qui s’imposent avec la force de l’évidence alors qu’elles sont devenues indéchiffrables, comme des pièces de monnaie si usées qu’elles « ont perdu leur effigie et qu’on ne considère plus comme telles, mais seulement comme du métal ». Par ce biais sont passés des noms de maladies et des formules magiques, des noms de dieux et des paroles de prière, des lois et des châtiments, des visions de la nature et des terminologies scientifiques. Fritz Mauthner prend l’exemple du mot d’origine latine « élément », qui réfère au départ et par emprunt au grec, aux quatre éléments fondamentaux. Faux, mais impeccable, remarque-t-il. Dans le vocabulaire improbable de la physique, il est devenu synonyme de composant premier de la matière mais il a également le sens de fondamentaux rudimentaires, les bases initiales d’une science. Puis la chimie définit environ 80 matières fondamentales qu’elles nomme aussi « éléments » et ainsi de suite. De transferts en emprunts et à travers les révolutions scientifiques, tout change sauf une chose : « le groupe de phonèmes élément ». Conclusion : « le concept de matière fondamentale ne devrait pas être créé par des gens qui ne comprennent même pas le concept de matière ». Même analyse en ce qui concerne le concept d’objet : « c’est le langage qui divise le monde en un observateur et son objet, en choses en soi et en choses pour moi. Mais le monde n’existe pas deux fois ».

Son scepticisme à l’égard du langage et sa critique corrosive des actes de langage, ont inspiré bien des tentatives de révolution formelle, comme dans la période dadaïste de Hugo Ball et son Wortkunst. Son Dictionnaire de la philosophie était une des lectures favorites de Borges et au moment où il écrit Finnegans Wake , Joyce demande à Beckett de lire pour lui les Contributions à une critique du langage . On connaît l’influence qu’il exerça sur Wittgenstein et dans sa biographie Jacques Le Rider risque une belle hypothèse en citant deux vers de Paul Celan : « Un mot – tu sais : Un cadavre » qui pourraient être une réminiscence de lecture de Mauthner, dans les Contributions , au chapitre « Concepts morts » : « Dans notre langue nous traînons d’innombrables cadavres du passé ».

Jacques Munier

Revue Esquisse[s] N°2 Dossier Silence (Le Félin)

Dans le second numéro d’Esquisse(s) , chaque auteur laisse le silence apparaître, résonner, interroger, créer, témoigner, subir, jouer. Le silence se décline au pluriel des silences habités par la rumeur contrariée des paroles tues, attendues et non prononcées, il s’entend également au singulier d’un poème murmuré, et dans l’insistance d’une phrase musicaleLe silence s’offre à l’intime de la remémoration, dramatise la scène publique d’une manifestation dite silencieuse, approfondit l’échange des regards au creux des salles obscures habitées des ombres fugitives du cinématographe, il amplifie et démultiplie la gestuelle de la marionnetteLe silence scande une promenade rêvée, rythme une rencontre improbable et passagère avec des auteurs aimés, il est le lieu où peut résonner la voix de « fin silence » de la parole divine, il est ce passage obligé pour que la voix du témoin enfin s’élève, abandonne le fardeau solitaire de l’éprouvé pour le partage dans la paroleLe silence lutte pour se faire entendre par delà le désert, lutte pour ne pas sombrer dans le bruit et la fureur de l’univers psychotique, il vibre jusqu’à l’invention du geste, et transmet l’onde de liberté que l’écriture de Beckett fait éclore par delà le ressassement et l’emprise.

(Présentation de l'éditeur)

Avec au sommaire :

Paul Celan

Catherine Chalier

Jean-Michel Hirt

Dominique Houdart

Nicole Lapierre

Daniel Percheron

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