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Le luxe, les Lumières et la Révolution / Revue Dix-Huitième Siècle

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À retrouver dans l'émission

Audrey Provost : Le luxe, les Lumières et la Révolution (Champ Vallon) / Revue Dix-Huitième Siècle N°46 Dossier Recherches dix-huitiémistes aujourd’hui (La Découverte)

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Un grand débat a traversé le XVIIIème siècle jusqu’à la Révolution qui évoque irrésistiblement celui qui a agité nos années 60 et 70 sur la « société de consommation ». Amorcé par les philosophes, il s’est ensuite répandu dans l’opinion, contribuant à constituer ce qu’on considère comme l’invention du siècle des Lumières : l’espace public. À travers la question du luxe, c’est tour à tour une mise en cause de l’austérité de la morale chrétienne, une vision positive du rôle de l’économie dans la société, une critique de la monarchie puis, à l’approche des événements révolutionnaires, une dénonciation des excès de l’aristocratie qui ont ainsi trouvé à s’exprimer dans le débat public. Audrey Provost a étudié une quantité considérable d’essais, de traités, de libelles ou de pamphlets publiés à l’époque et qui témoignent de la prégnance du thème et de ses enjeux politiques. Une question qui, comme elle dit, permet « d’observer les Lumières au travail ».

La querelle est pratiquement contemporaine de la fin de l’interventionnisme monarchique en matière de luxe. Le pouvoir renonce en effet à promulguer les dites « lois somptuaires » qui visaient à limiter et sanctionner la consommation ostentatoire de produits de luxe et d’importation dans le but notamment de protéger l’industrie nationale mais aussi de restreindre la concurrence faite aux nobles par une bourgeoisie urbaine enrichie. Ce retrait du pouvoir, motivé par l’inefficacité patente de ces mesures normatives, lâche la bride aux désirs de distinction sociale par l’apparence ostensible de la richesse et ce sont, en matière d’habillement par exemple, les dentelles, rubans, broderies et manches crevées qui porteront les premiers coups à l’institution idéologique et morale de l’Ancien Régime.

Les philosophes s’insinuent dans la brèche. La réhabilitation du luxe devient un mot d’ordre aux contours vagues mais au pouvoir de suggestion et de subversion politique efficient. De Montesquieu à Diderot, en passant par Condillac ou Helvétius ils emboitent le pas à Voltaire qui dans son poème satirique Le Mondain avait su mettre les rieurs du côté de l’apologie du luxe. Il n’y a guère que Rousseau pour mettre en garde contre l’ambivalence de la mode intellectuelle : « Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres mais s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait point de pauvres » prévient-il dans le Discours sur les sciences et les arts . Et surtout, dans sa réponse aux objections soulevées par le discours : « Le luxe corrompt tout et le riche qui en jouit, et le misérable qui le convoite ». De fait, l’heure est davantage à la traduction des Essais du philosophe et économiste britannique David Hume sous le titre éloquent d’Essais sur le commerce, le luxe, l’argent, l’intérêt de l’argent, le crédit public et la balance du commerce . Emporté par son élan et ses convictions, le traducteur a passé sous silence le fait que Hume a modifié son titre initial – Essay on Luxury – pour adopter le profil bas d’Essay of the Refinement of the Arts .

Audrey Provost nous introduit dans la vivacité du débat public qui conduira progressivement le thème du luxe à passer de l’éloge du superflu à son procès et à la dénonciation des privilèges de l’aristocratie, signe avant-coureur de la Révolution. Louis-Sébastien Mercier donne le la, qui s’emporte contre le fourre-tout des définitions nébuleuses avancées par une Théorie du luxe très en vogue qui cite même le pain avec « les porcelaines, les diamants, les dentelles, les montres émaillées… » Le ton monte lorsque dans son Tableau de Paris il exprime son exécration de l’homme de luxe qu’il voudrait citer à comparaître « au tribunal de l’humanité », le comparant au voleur de grand chemin qu’il excuse volontiers, vouant – je cite – une « haine pour l’être monstrueux qui égorge dans le sein du luxe et des richesses ». Un détail étonnant au regard de la comparaison suggérée avec la critique moderne de la société de consommation, c’est que dans les années 1870 un historien du nom de Baudrillart – avec un t – estimait que la Révolution avait été préparée par les désordres financiers causés par les fastes et les mœurs infectées par le luxe.

Jacques Munier

DHS
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Revue Dix-Huitième Siècle N°46 Dossier Recherches dix-huitiémistes aujourd’hui (La Découverte)

La revue qui rend compte tous les ans de la belle vitalité de la recherche sur le Siècle des Lumières fait le point dans sa dernière livraison, un état des lieux des études dix-huitémistes dans tous les domaines : celui des idées, bien sûr, avec une ouverture vers l’Europe, celui de la littérature mais aussi des sciences ou de l’économie, la question du genre ou celle de l’édition des textes de cette époque féconde, avec la contribution de Jean-Claude Bonnet qui a conduit l’édition des œuvres de Louis-Sébastien Mercier

Les anti-Lumières, ce courant hostile aux philosophes français, aussi bien en France qu’en Europe (Herder et le Sturm und Drang)

Et un grand entretien avec Chantal Thomas sur Sade (à signaler son ouvrage L’œil de la lettre, réédité sous le titre Sade, la dissertation et l’orgie)

Au sommaire

I / Bilan et perspective des recherches dix-huitiémistes aujourd'hui

Avant-propos, par Michel Delon, Jean Mondot

1964-2014 : Hier et aujourd'hui, les dix-huitiémistes, par Jean Sgard

Les Lumières en question

Les Lumières de l'archéologie des media, par Yves Citton

Entre Charybde et Scylla : historicisme et « actualisme » dans les études littéraires sur les siècles d'Ancien Régime, par Marc Hersant

Objets de recherche de part et d'autre de l'Atlantique, par Julia Douthwaite

La « fabrique » de la sociabilité, par Pierre-Yves Beaurepaire

Qu'est-ce que les anti-Lumières ?, par Didier Masseau

Éditer

L'édition de texte au-delà des anciens clivages : l'exemple de Louis Sébastien Mercier, par Jean-Claude Bonnet

Transparences accrues. la génétique des textes et les Lumières, par Nathalie Ferrand

Éditer l'Encyclopédie au 21e siecle : un projet d'édition Numérique CRitique et Collaborative, par Alexandre Guilbaud, Irène Passeron, Vincent Barrellon, Olivier Ferret

Numérique

Penser le numérique aujourd'hui. Réflexions dix-huitiémistes, par Glenn H. Roe et Benoît Melançon

Du bon usage de l'informatique dans la recherche littéraire et historique, par Marie Leca

L'historicisation globale du monde des Lumières. De la médiatisation de l'historiographie au 18e siècle à sa numérisation aujourd'hui, par Martin Gierl

Nouveaux champs, nouvelles méthodes, nouvelles approches

Femmes

« Les études sur les femmes et le genre, par Mélinda Caron

Marie-Laure Girou-Swiderski « D'intéressantes retrouvailles : la seconde carrière de trois femmes de lettres »

Économie

La découverte de l'économie, entre science et politique, par Arnault Skornicki

L'Homme de fer. Du droit de punir en utopie, par Michel Porret

Imprimé et publicité

Qu'est ce que l'espace public ?, par Nina Birkner et York-Gothart Mix

Interdisciplinarité

Approches croisées des disciplines (art, science, littérature, philosophie) : la question du toucher des Lumières, par Aurélia Gaillard

Médecine, littérature, histoire, par Alexandre Wenger

Relectures

De la littérature investie : Penser le biographique avec Diderot, Staël et Sade, par Stéphanie Genand

L'état de la recherche sur J.-J.Rousseau, par John O'Neal

Grands entretiens

Comme une caresse métaphysique , entretien avec Chantal Thomas sur Sade

II / Varia sous la direction de Florence Lotterie

La conséquence matérialiste

Présentation, par Antoine Grandjean et Pascal Taranto

La chaîne des causes naturelles. Matérialisme et fatalisme chez Leibniz, Wolff et leurs adversaires, par Matteo Favaretti Camposampiero

La réception humienne du nécessitarisme de Hobbes, par Éleonore Le Jallé

David Hartley : vibrations, associations, actions, par Angélique Thébert

La « conséquence » de Joseph Priestley et la métaphysique du matérialisme, par Pascal Taranto

Kant et la conséquence matérialiste, par Antoine Grandjean

Mécanisme et épigenèse : les conceptions de Bourguet et de Maupertuis sur la génération, par Stéphane Schmitt

Diderot et l'approche déterministe de l'esprit : un autre déterminisme ?, par Charles T. Wolfe

Littérature

Vieilles polémiques et genres nouveaux dans les chansonniers satiriques du 18e siècle, par Henri Duranton

Une lecture de La Belle et la Bête selon la Carte de Tendre, par Mami Fujiwara

Le fluide électrique chez Sade, par Clara Carnicero de Castro

Du classicisme comme apogée des Lumières : l'exemple du tragique chez Schiller, par Daniel Fulda

Le souci du canon chez Teodoro de Almeida : les Lumières portugaises entre affranchissement et conformité, par Luís Manuel A. V. Bernardo

Histoire des idées

Procès d'un immoraliste ? Diderot, lecteur de La Rochefoucauld, par Paul Kompanietz

Buffon et la chenille de Vétillart : un cas de manipulation des sources, par Maëlle Levacher

Une apologie des physiocrates par Condorcet, par José-Manuel Menudo et Nicolas Rieucau

Histoire

La suppression de cinq paroisses à tours (1777-1782) : un exemple de rationalité administrative au siècle des lumières, par Kilian Harrer

Nouveaux outils et champs de recherche

Les périodiques savants de l'époque de l'Aufklärung, mises en réseau du savoir : un programme de l'Académie des sciences et lettres de Göttingen, par Claire Gantet

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