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Le mal en procès / Revue Europe

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Isabelle Delpla : Le mal en procès. Eichmann et les théodicées modernes (Hermann) / Revue Europe N°1003-1004

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Isabelle Delpla : Le mal en procès. Eichmann et les théodicées modernes (Hermann)

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Isabelle Delpla est philosophe et ses recherches portent sur l’éthique et la justice pénale internationale. Elle a notamment dirigé avec Magali Bessonne un ouvrage collectif sur le TPIY, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, intitulé « Peines de guerre. La justice pénale internationale et l’ex-Yougoslavie », publié aux éditions de l’EHESS, qui est en partie le résultat d’un travail de terrain effectué en Bosnie. Dans ce livre, « Le mal en procès » elle revient sur le procès Eichmann et sur ses conséquences ultérieures dans les stratégies de défense et d’accusation au TPIY.

Mais c’est d’abord la question du mal et de sa difficile représentation morale, en particulier à travers le modèle de la théodicée, qu’elle passe au crible de la critique en s’appuyant sur le procès Eichmann et la fameuse interprétation qu’en a donnée Hannah Arendt dans son livre « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal ». Dans ce livre très controversé, Hannah Arendt reprend à son compte, selon Isabelle Delpla, la position morale qui est celle de la théodicée, terme employé par Leibniz pour désigner le procès où Dieu est accusé d’être l’auteur du mal dans le monde. Le type d’argumentation utilisé revient la fois dans le modèle de la défense d’Eichmann et dans le contenu de la réflexion d’Arendt, qui n’aurait au fond que reproduit sa ligne de défense. L’idée de la théodicée, c’est que Dieu ne peut être tenu pour responsable du mal car seul le bien est un principe, le mal n’étant qu’un défaut de bien, un non-être en quelque sorte, une idée que Kant avait déjà critiquée. Il est vrai que devant le crime de masse la pensée morale touche à ses limites. Mais même si celui-ci demeure son impensable (on n’imagine pas une délibération éthique portant sur la justification ou la condamnation d’Auschwitz), pour de telles questions ce sont les historiens et les juristes, voire les anthropologues ou les psychologues qui vont assumer ce rôle moral, quand bien même et justement parce qu’ils refusent la position morale. Car il importe de savoir à quelles conditions ces crimes contre l’humanité peuvent être « jugés, pardonnés, commémorés ».

On se souvient que c’est l’attitude de petit fonctionnaire zélé d’un système qui le dépassait et dont il prétendait ignorer la destination finale qui avait inspiré à Hannah Arendt ses réflexions sur la banalité du mal. Une telle disproportion entre l’apparence insignifiante, voire effacée, de l’accusé et l’ampleur du génocide avait d’ailleurs frappé d’autres chroniqueurs présents au procès comme Frédéric Pottecher, Roger Vailland, Elie Wiesel, Joseph Kessel ou, moins connu à l’époque, Robert Badinter… Mais il est rare qu’un criminel de masse ait l’allure d’un monstre, surtout devant un tribunal. Et Hannah Arendt, dont on connaît l’aversion pour le procureur qui en rajoutait sur la diabolisation, avait quitté Jérusalem au début de la plaidoirie d’Eichmann. Or c’est justement là qu’est apparu l’organisateur du génocide, l’homme qu’Heydrich avait chargé de mettre sur pied la conférence de Wannsee, et qui était devenu la cheville ouvrière de la solution finale à l’échelle européenne, avec son style rationnel, froid et technocratique. Isabelle Delpla met en perspective la biographie documentée de David Cesarani, qui révèle un tout autre personnage que le fonctionnaire falot, et l’accusé décrit par Joseph Kessel au moment de sa défense, je cite : « métamorphosé, vivant et résolu, pugnace, ayant travaillé les dossiers avec acharnement ». Paradoxalement, « plus Eichmann excelle à minimiser son rôle, plus il manifeste l’énergie, les qualités d’organisation de l’officier brillant réputé pour sa maîtrise des dossiers. » ajoute l’auteur.

Comme Eichmann ne pouvait pas nier l’élément matériel, il a cherché à nier l’élément intentionnel et par là son implication dans le crime de masse. Dans le style souvent amphigourique de son langage bureaucratique il essaie de perdre le tribunal dans les méandres de l’administration nazie, en répondant aux questions portant sur les faits et sur sa responsabilité par la référence à des documents ou à l’emboitement des services. Une ligne de défense classique qu’Isabelle Delpla a retrouvée, mutatis mutandis, chez les prévenus du tribunal de La Haye, qui n’avaient rien vu, rien su, rien fait, même s’ils étaient responsables de camp de détention ou de la logistique pour acheminer les prisonniers.

Mais elle relève un fait qui apparaît comme la conséquence directe de l’échec d’une défense consistant à présenter l’accusé comme un simple exécutant, le rouage d’une organisation impersonnelle, ce qui permet de mettre le crime à distance de sa responsabilité personnelle. Ce type de défense, réfutée à Nuremberg et à Jérusalem a complètement disparu au TPIY, où l’on préfère laisser la charge de la preuve à l’accusation et s’abstenir sauf si l’on peut invoquer la contrainte. D’où le repli sur soi de l’accusé, qui évite de passer pour l’élément d’un système ou d’un groupe, isolé dans son bureau de chef. D’autant plus que du côté de l’accusation la stratégie a évolué, sous l’influence notamment de Claus Roxin, un juriste pénaliste allemand qui a inspiré les conceptions contemporaines de la coaction en droit pénal international. Il avait constaté qu’après guerre les tribunaux allemands n’avaient condamné la plupart des criminels nazis qu’à des peines dérisoires. Ce qui s’expliquait en partie par la théorie de la responsabilité pénale dominante en Allemagne qui accordait une place prépondérante aux éléments subjectifs d’imputation : celui qui avait eu l’intention subjective de commettre le crime était seul reconnu coupable, alors que celui qui avait contribué à le commettre, même s’il avait accompli l’essentiel de l’acte sans avoir d’intention criminelle avérée était seulement considéré comme complice. D’où l’instrument juridique de la coaction privilégié par la Cour Pénale Internationale, qui dispose désormais du chef d’inculpation d’ « entreprise criminelle commune » pour mener à bien la tâche difficile de produire la preuve.

Jacques Munier

Revue Europe N°1003-1004

Au sommaire, quatre écrivains, deux femmes : Katherine Mansfield et Clarice Lispector et deux hommes : Claude Louis-Combet et François Lallier, ainsi qu’un aperçu de la nouvelle poésie chinoise, une poésie en quête de réel.

Sur KM on pourra lire la contribution de Gerri Kimber qui dirige la KM Society, sur les relations entre cette écrivaine et la France, ainsi que celle d’Anne Mounic sur les rapports denses entre KM et DH Lawrence, Anne Mounic, qui traduit plusieurs inédits, dont des poèmes.

De même on découvrira dans le dossier Clarice Lispector une chronique inédite traduite du portugais (brésilien) par Michel Riaudel

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