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Le Monde roman / Revue Mirabilia

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Jérôme Baschet, Jean-Claude Bonne, Pierre-Olivier Dittmar : Le Monde roman par-delà le bien et le mal (Les éditions arkhê) / Revue Mirabilia N°3 Dossier La frayeur

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Jérôme Baschet, Jean-Claude Bonne, Pierre-Olivier Dittmar : Le Monde roman par-delà le bien et le mal (Les éditions arkhê)

« Mais que signifient dans vos cloîtres ces monstres ridicules, ces horribles beauté et ces belles horreurs ? A quoi bon dans ces endroits ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures monstrueux, ces monstres à demi hommes… Ici on voit une seule tête pour plusieurs corps ou un seul corps pour plusieurs têtes là c’est un quadrupède ayant une queue de serpent et, plus loin, c’est un poisson avec une tête de quadrupède. Tantôt on voit une bête qui est cheval par devant et chèvre par derrière, ou qui a la tête d’un animal à cornes et le derrière d’un cheval. Enfin, le nombre de ces représentations est si grand et la diversité si charmante et si variée qu’on préfère regarder ces marbres que lire dans des manuscrits, et passer le jour à les admirer qu’à méditer la loi de Dieu. Grand Dieu ! Si l’on n’a pas honte de pareilles frivolités, on devrait au moins regretter ce qu’elles coûtent ». Cette célèbre condamnation de la décoration des cloîtres par Bernard de Clairvaux, et notamment des chapiteaux coiffant les colonnes, atteste le fait qu’au XIIe siècle on avait perdu, qu’en tout cas on voulait ignorer la signification de ces figures allégoriques partout présentes, non seulement dans les cloîtres mais aussi dans les églises. En l’absence de textes faisant l’apologie de tels décors, une autre critique évoque ces « fantaisies illusoires » « introduites par la néfaste présomption des peintres » et elle est à mettre en regard avec la conclusion de la diatribe de saint Bernard sur ce que pouvaient coûter ces chimères. Nous n’avons pas de document qui ait conservé la trace des intentions de ces sculpteurs, sans doute nombreux et cotés et nous en sommes réduits aux hypothèses et aux conjectures. Les auteurs de cet ouvrage en risquent quelques unes, certaines s’appuient sur une méthode originale de cartographie des relations entre les chapiteaux et dans un espace ouvert à la déambulation elles ne manquent pas de pertinence. Mais à bien relire Bernard de Clairvaux fustigeant la tendance des moines à s’abîmer dans la contemplation des scénettes plutôt qu’à se plonger dans l’étude des manuscrits ou à méditer la loi de Dieu, on ne peut que songer à la frustration de la foule des simples fidèles assistant à l’office dans une langue incompréhensible, le latin, fut-il d’église et dont les rêveries étaient avec délectation nourries par ce décor fantastique.

Les auteurs, spécialistes d’anthropologie historique de l’Occident médiéval, ont étudié dans le détail l’intégralité des chapiteaux de quelques églises romanes d’Auvergne, photographies à l’appui de leurs savants commentaires. Ils ont regroupé les figures en trois catégories qui se croisent s’entremêlent constamment : l’envahissante ornementation végétale, les représentations animales qui cohabitent avec les humains, parfois identifiables comme personnages bibliques, et les étranges formations hybrides dont parle saint Bernard. Ils rappellent que les églises n’étaient pas alors de simples lieux de culte, qu’elles organisaient l’espace social à proximité du cimetière, lequel était relégué auparavant à l’écart des zones habitées, et que cela a pour conséquence que « les vivants sont désormais regroupés autour des morts ». L’église elle-même organisait l’espace en son sein avec la nef pour les laïcs, le chœur pour les moines et chanoines et le sanctuaire destiné à la célébration des messes et où seuls étaient habilités à pénétrer les clercs. Entre ces espaces consacrés, le cheminement était orienté depuis l’horizontal vers la verticalité et il symbolisait la tension d’une quête qui culminait dans la célébration eucharistique, jonction réalisée entre la terre et le ciel.

Les admirables sculptures des chapiteaux, à mi hauteur de ce parcours, devaient constituer autant de stations vertigineuses où surgissaient dans les jeux de la lumière – je cite – de « très fortes pierres vivantes » 41, animées d’un « souffle de vie », comme inscrit sous le lion de bronze qui accueille les visiteurs de l’église Saint-Julien de Brioude. Dans ces pierres taillées, on ne pouvait manquer de discerner, parmi les nombreux motifs végétaux – fleurs, branches, rinceaux, feuilles d’acanthe 44 – les figures hybrides, animales ou humaines et les deux à la fois. A commencer par celles qui mêlaient les hommes et les plantes comme dans l’église de Chanteuges, ou à Saint-Julien de Brioude, ces humains dont les jambes se prolongent en généreuses palmes, incarnant la conception de la « viriditas » développée par Hildegarde de Bingen, une sorte d’énergie cosmique et séminale que symbolise la verdeur et la vigueur de la végétation. La symbolique est parfaitement représentée par la personnification ailée des forces vitales mais ambivalentes qui figure au sommet de l’une des colonnes de Notre-Dame du Port et qui laisse s’ériger entre ses jambes une très phallique tige qui s’épanouit en feuilles et en fruits.

Si l’on en juge par la fréquence des révélations qui se sont produites dans les églises dans les récits de vie livrés ou plutôt extorqués aux sorcières, les commandes passées à des artistes locaux pour habiller les chapiteaux d’apparitions fantasmagoriques devaient aussi avoir pour but d’éveiller leur vocation, elles qui étaient indispensables à la vie quotidienne dans ces hautes époques

Il ressort de ça l’image d’une culture médiévale par-delà bien et mal, et c’est plutôt l’ambivalence à l’égard de la Création que les auteurs dégagent de toute cette iconographie fantastique. Ils estiment qu’on a exagéré le dualisme chair esprit à partir d’exemples de cas isolés de mépris du monde et de la chair, comme les exploits d’auto-flagellation rapportés dans la Vie de Dominique l’Encuirassé : jusqu’à 15 000 coups de fouets durant la récitation du psautier, répétée plusieurs fois par jour.

Jacques Munier

Les églises :

Notre-Dame du Port (Clermont)

L’abbatiale de Mozat (St Pierre de Mozat)

Notre-Dame d’Orcival

Saint-Julien de Brioude

St Marcellin de Chanteuges

Eglise de Saint Nectaire

Revue Mirabilia N°3 Dossier La frayeur

Pour explorer le lien entre frayeur et émerveillement, des textes littéraires, comme ce conte de Grimm Le petit pou et la petite puce ou Le journal d’un loup par Brigitte Hautefeuille, des analyses oniriques comme celles de Laurence Bouvet sur Alice au pays de la peur , ou, dans le registre de l’histoire de l’art, l’étude d’Annonciations (Lorenzo Lotto, Duccio, Filipino Lippi) par Nancy Ireson, ou celle des inquiétants personnages qui accompagnent les Dépositions de la croix de Rosso Fiorentino repérés par Jean-Marc Felzenszwalbe. Ou une neurophysiologie de la peur par Joseph Ledoux

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