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Le mouvement des mères de soldats en Russie / Revue Travail, genre et sociétés

5 min
À retrouver dans l'émission

Anna Colin Lebedev : Le cœur politique des mères. Analyse du mouvement des mères de soldats en Russie (Editions EHESS) / Revue Travail, genre et sociétés N°30 Dossier Genre, féminisme et syndicalisme (La Découverte)

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Le Comité des mères de soldats de Russie, qui défend les droits des conscrits et de leur famille, est né en 1989 à la suite de la suppression du sursis au service militaire accordé aux étudiants, et dans le contexte des révélations de graves dysfonctionnements dans l’armée. Deux ans auparavant le cas de ce conscrit d’origine lituanienne, Arturas Sakalauskas, avait ému l’opinion. Victime de brutalités et de viols répétés il avait fini par assassiner plusieurs de ses tortionnaires, une affaire largement relayée dans la presse, qui avait fait le sujet d’un documentaire et inspiré un film de fiction. Après un premier succès de l’action collective engagée pour rétablir le droit au sursis des étudiants, et 170 000 d’entre eux renvoyés dans leur foyer – certains avaient été appelés sous les drapeaux au beau milieu de l’année universitaire – le mouvement des mères de soldat s’est structuré, a gagné en audience et son rôle allait s’avérer crucial lors de la guerre en Tchétchénie. Dans le même temps, la liste des revendications s’étoffait, incluant notamment l’opposition à l’envoi de conscrits en zone de combats si ce n’est sur la base du volontariat, l’octroi de compensations matérielles aux familles de soldats morts en service ou le passage à une armée de métier. Dans un pays réputé pour son apathie en matière d’engagement citoyen, ce mouvement fait figure d’exception et l’enquête menée par Anna Colin Lebedev en révèle les ressorts profonds, dans une société encore largement imprégnée par l’idéologie soviétique de la mère et de la maternité.

L’auteure a analysé un impressionnant corpus de lettres et étudié la manière de les traiter, voire d’en traduire l’intention au milieu d’une avalanche de doléances. Sur un mode souvent bureaucratique mais guidé par l’efficacité, les bénévoles ont élaboré des catégories pour classer les demandes, des qualifications qui apparaissent du coup comme des outils statistiques. Ainsi, les problèmes de santé représentent un quart des lettres, qu’ils soient apparus au cours du service militaire ou qu’ils aient été aggravés par lui. Dans ce deuxième cas, il y a souvent au départ une défaillance voire un déni dans l’examen médical du futur conscrit. Le premier est souvent révélateur de mauvais traitements et même de refus de soins, comme dans l’affaire dite de l’Île Russe, au large de Vladivostok, d’où des centaines de soldats revenaient dans un état effrayant, dénutris, atteints de pneumonie, d’hépatite ou de maladies infectieuses.

La guerre en Tchétchénie est très présente dans l’ensemble des lettres, elle atteint plus de la moitié des requêtes en 2000 et 2001. Celles-ci sont de nature diverse. On peut citer le cas de conscrits envoyés de force au front, ou dont le contrat de volontaire a été signé sous la contrainte, la recherche de disparus, les réclamations concernant le paiement aux anciens combattants du supplément pour participation aux actions armées, les demandes de congé ou de démobilisation pour cause de soutien de famille. Une lettre sur dix concerne des cas de désertion, où le Comité prend le relais des familles pour assurer la défense du soldat devant la justice et tâcher d’obtenir des circonstances atténuantes. L’auteure cite l’histoire rocambolesque de cette mère de famille partie kidnapper son fils dans la caserne à la veille de son envoi en Tchétchénie et qui le cache chez elle. « Je l’ai élevé seule – précise-t-elle – je n’ai que lui et je suis malade. »

Un tel travail de qualification des situations n’est pas seulement le reflet d’un souci sémantique, il a une portée politique et stratégique, notamment pour contester en droit le qualificatif attribué par les militaires. Ainsi, les mauvais traitements qui figurent pour plus de 13% des doléances sont désignés par un terme générique qui renvoie à des pratiques de violence ritualisée, la dedovshchina , voire dans le vocabulaire neutre de la justice militaire, comme des « relations non réglementaires ». Le Comité des mères s’est battu pour imposer la qualification de « crime militaire », présente dans le code pénal, puis celle de « torture », reconnue par le droit international. À la lecture du livre d’Anna Colin Lebedev, on se prend à espérer que l’engagement courageux de ces femmes parvienne à secouer la torpeur de la société civile dans ce grand pays.

Jacques Munier

TGS
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Revue Travail, genre et sociétés N°30 Dossier Genre, féminisme et syndicalisme (La Découverte)

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Genre__feminisme_et_syndicalisme-9782707177568.html

Un espace d’engagement pour les femmes

Avec un grand entretien avec Yvonne Knibiehler, historienne des mères et de la maternité, qui résume ainsi une partie de son parcours : trois enfants, un mari, un travail, une thèse.

Dossier Genre, féminisme et syndicalisme

Au chapitre Controverse : le modèle allemand à l’épreuve du genre, un angle de vue peu souvent abordé

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