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Le Moyen Age sur le bout du nez / Revue Le Tigre

6 min
À retrouver dans l'émission

Chiara Frugoni : Le Moyen Age sur le bout du nez. Lunettes, boutons et autres inventions médiévales (Les Belles Lettres) / Revue Le Tigre N°22

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Chiara Frugoni connaît son Moyen Age sur le bout des doigts. Cette plongée dans la culture matérielle de l’époque lui permet de remonter à la surface des aperçus significatifs du quotidien et des mœurs, car les objets, les savoir-faire, les techniques dont elle parle sont restitués dans leur jus et déploient leur contexte social et culturel à travers leurs usages. De nombreuses illustrations, tableaux ou documents divers les situent dans leur univers. Derrière l’apparence d’inventaire à la Prévert, on devine le geste du chiffonnier cher à Walter Benjamin, qui transforme les rebuts en rébus pour déchiffrer l’univers social dans ses images.

Dans ce livre il est donc question de lunettes, de papier, d’Université, de banque et de mont-de-piété, de boutons et de culottes, de chats et de cheminées, de fourchettes et de macaronis, de moulins à eau et à vent, de brouettes et d’horloges, et de bien d’autres choses encore comme le gouvernail et la boussole mais là, une erreur de virgule complique l’attribution de l’invention à un Amalfitain et si la « bussola » s’est répandue en méditerranée entre le XIIe et le XIIIe siècle grâce au marins d’Amalfi, le port de Campanie italienne, le principe en revient aux Chinois. Au fait, la virgule, c’est aussi une invention médiévale, tout comme la ponctuation et les espaces entre les mots.

Et pour faciliter la lecture, rien de tel qu’une bonne paire de lunettes lorsque la vue a baissé, souvent par excès de lecture, d’ailleurs. « Tu t’es vu quand t’as lu ?» la formule ironique prend tout son sens quand on sait qu’avant les lunettes et la lentille (une sorte de loupe) on utilisait un miroir convexe qui renvoyait une image agrandie. Problème : le texte était inversé, ce qui supposait un certain entraînement pour lire à l’envers. Certains, comme Léonard de Vinci, écrivaient directement à l’envers pour être lus avec un miroir. La grande classe ! Mais quand même, la tête à l’envers, le miroir, le codex : vous imaginez les contorsions ?

Pour mettre un terme à ce sport de combat, on inventa les lunettes. Comme le secret semble avoir couvert le procédé de fabrication, pendant un certain temps tout au moins, on ne sait trop qui en est l’inventeur. Les moines, en particulier les dominicains, les intellectuels de l’époque, en faisaient grand usage, comme on peut le voir dans l’iconographie. C’était en fait des pince-nez et il faudra attendre un peu pour qu’on ajoute des branches latérales à ces bésicles, qui soulagent la pression sur le nez et leur donnent l’aspect fonctionnel qu’elles ont encore aujourd’hui.

On connaît l’histoire du passage du volumen , le rouleau malcommode qu’il fallait dérouler, au codex qui a l’apparence de notre livre. Mais on sait moins que l’usage du papier s’est répandu au Moyen Age et a fini par remplacer le parchemin, coûteux en animaux, le plus souvent des moutons ou des chèvres. Pour faire une Bible, il fallait sacrifier tout un troupeau de brebis. Heureusement que Noé n’était pas un grand lecteur, sinon il nous aurait privé du roquefort !

Le papier, dont la diffusion ne commence qu’à la fin du XIIe siècle, n’est pas à proprement parler une invention du Moyen Age. Les Chinois – encore eux – en fabriquaient déjà au IIe siècle av. JC et la technique s’est répandu jusqu’en Orient arabe, où elle est présente dès le VIIIe siècle, puis en Espagne et en Sicile. D’abord considéré comme un matériau fragile, c’est évidemment l’imprimerie qui en a généralisé l’usage. Produit à partir de chiffons pilés, mouillés et convertis en pâte, il était extrait et fabriqué grâce à des châssis sur lesquels était tendue une toile à mailles très serrées qui retenait une fine couche de pâte qu’il suffisait alors de faire sécher. Au Moulin Richard de Bas, en Auvergne, on fabrique encore le grand papier de cette manière. Un papier signé grâce au filigrane qu’on peut obtenir en pratiquant un dessin dans la maille métallique et dont l’empreinte vient s’inscrire dans la feuille, une signature qu’on peut voir en transparence. Le procédé nous vient lui aussi du Moyen Age et reste en usage aujourd’hui encore pour authentifier les billets de banque.

Lire au coin du feu : impossible avant l’invention de la cheminée au XIIIe siècle, vous auriez été littéralement enfumé. Encore fallait-il que vous fussiez châtelain car chez les manants le feu était à même la pièce, en l’occurrence la cuisine qui du coup se trouvait à l’étage, au plus près du toit. L’auteure a une pensée compatissante pour les pauvres femmes charriant à longueur de journée bûches et fagots, seaux d’eau et marmites sur des escaliers branlants.

Et s’il vous faut un chat pour parfaire votre bonheur près de l’âtre, sachez que sa présence dans les foyers du monde occidental date également du Moyen Age et notamment lors de l’apparition du rat noir mais aussi en raison de l’introduction par les croisés de spécimens d’une grande beauté, comme les chat tigrés de Syrie, qu’on appelait en Italie « gatti soriani ». Rien à voir, donc, avec le « gato romano » qui désigne en Espagne le chat de gouttière.

Du carnaval à la fête de Noël, en passant par les cartes à jouer et les échecs, les portées musicales et les notes, ou encore les feux d’artifice, la vie serait bien triste s’il n’y avait eu ces siècles qu’on qualifie à tort d’obscurs.

Jacques Munier

Revue Le Tigre N°22

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