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Le neuf, le différent et le déjà-là / Revue Esprit

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Judith Schlanger : Le neuf, le différent et le déjà-là (Hermann) / Revue Esprit N°410 Dossier Changer de rythme

judith
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Au seuil de l’an neuf, on peut se poser la question : qu’est-ce qui fait la différence de la nouveauté par rapport au déjà-là, aux héritages, aux influences, aux horizons d’attente ? Comment repérer ce décalage qui fera du neuf « dans lequel – je cite – on peut s’engager et qui donne à voir, à comprendre et à faire ». La nouveauté est une notion relative, c’est entendu, mais ce qui est nouveau, inouï, premier est-il condamné à se produire dans cette relation au déjà-vu ? Et que dire de la nouveauté qui dure, puisque destinée à s’imposer dans les mentalités et les représentations elle est forcément amenée à se pérenniser, à rejoindre comme telle l’univers familier ? L’invention d’un artiste, d’un écrivain cesse-t-elle d’augmenter notre pouvoir de comprendre et d’agir dès lors qu’elle a rejoint le musée imaginaire ? « Le soleil change souvent d'horizon et de théâtre – disait Baltasar Gracian – afin que la privation le fasse désirer quand il se couche, et que la nouveauté le fasse admirer quand il se lève. » La « fine acuité secrète » qui fascinait Valéry chaque matin s’apparente à cet éternel retour du même, et dans le recommencement c’est finalement plutôt nous-mêmes qui changeons, imperceptiblement, inconsciemment. La question du neuf qui roule d’une page à l’autre du livre de Judith Schlanger sans amasser mousse traduit au fond une angoisse contagieuse : celle du critique qui scrute l’œuvre ou le texte pour repérer d’où viendra le coup, comme le gardien de but au moment du penalty.

« L'homme cherche la nouveauté dans les cimetières » estimait Louis Scutenaire dans son style abrupt. C’est pourquoi l’enquête tourne vite à « une exploration de l’influence », le règne assuré du « déjà-là » d’où se détache la forme neuve. « En somme – je cite – il s’agit de l’arc qui unit invention et mémoire. » Lorsque Panofsky, dans son livre sur Architecture gothique et pensée scolastique « veut montrer que le spatial et le spéculatif sont gouvernés au XIIe siècle par une même syntaxe et manifestent un socle commun » en espérant ainsi « atteindre les modèles séminaux de la vie mentale de la période », il avait été précédé dans cette démarche par Alois Riegl quelques décennies plus tôt, qui avait montré dans L’Industrie d’art romaine tardive que l’architecture était en consonance profonde avec les systèmes philosophiques de l’époque. Mais c’est Panofsky qui aura au bout du compte exercé une influence réelle, c’est donc lui qui est réputé avoir innové en matière d’histoire de l’art, son prédécesseur dans cette voie ne pouvant prétendre au mieux qu’au rôle de précurseur. Le texte de Panofsky a été traduit et augmenté d’une longue postface par Bourdieu, lequel a fait son miel d’une notion qui jouera un rôle essentiel dans sa sociologie, celle d’habitus . Panofsky l’a lui-même empruntée à Thomas d’Aquin qui la tient d’Aristote. Chez ce dernier elle désigne sous son nom grec d’hexis « un trait personnel inné qui peut se développer et s’éduquer ». Panofsky la socialise en lui conférant le sens d’une « forme formatrice d’habitude » et là où il voit une configuration intellectuelle diffuse, Bourdieu, lui, en s’appropriant cette notion d’habitus , en déplace encore le sens pour en faire « une conscience historique construite, acquise socialement et complètement intériorisée ». Retour à l’individu et donc à l’expéditeur par le truchement de ces emprunts successifs… Qui de l’œuf ou de la poule est-il à l’origine de l’invention conceptuelle ?

Dans le contexte de la Querelle des Ancien et des modernes au XVIIIe siècle, Swift invente une fable opposant l’abeille et l’araignée. L’abeille, à laquelle il donne le beau rôle, butine dans les fleurs de la culture classique des Anciens pour produire le miel qui profite à tous l’araignée moderne ne tire les maléfices de sa toile que de son propre fil. Judith Schlanger observe qu’aujourd’hui un renversement s’est opéré. L’araignée solitaire et même solipsiste a pris le premier rôle, incarnant le modèle de l’artiste et son rêve de s’engendrer soi-même. Là encore tout est affaire de perspective. Gageons que celle que nous ouvre l’année nouvelle permettra de réconcilier l’araignée, l’abeille et l’architecte.

Jacques Munier

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Revue Esprit N°410 Dossier Changer de rythme

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Coordonné par Thierry Paquot, qui plaide pour une « écologie temporelle », le dossier aborde plusieurs questions autour de l’accélération de nos rythmes de vie, le sentiment de l’urgence et la désynchronisation de nos différents temps, alors que la flexibilité du travail et l’évolution des modes de vie peuvent entrer en conflit. « Accepter la mobilité sans céder à la précarité ni à l’urgence, ménager son temps, trouver les articulations entre les différents rythmes de sociétés qui peuvent sembler de plus en plus morcelées et individualistes » résume Alice Béja, qui signe dans cette livraison une contribution sur la question des rythmes scolaires.

A signaler l’enquête du géographe Luc Gwiazdzinski sur les usages de la nuit

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