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Le nom propre / Revue Genesis

7 min
À retrouver dans l'émission

Gérard Pommier : Le nom propre. Fonctions logiques et inconscientes (PUF) / Revue Genesis N°35 Dossier Le geste linguistique

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Gérard Pommier : Le nom propre. Fonctions logiques et inconscientes (PUF)

Le nom propre a un caractère performatif, contrairement au nom commun qui n’a qu’une fonction dénotative. On le voit bien lorsqu’on appelle un enfant par son nom, pour le calmer, l’interpeller ou l’arrêter devant un danger et que cet appel est le plus souvent suivi d’effet. Pour lui, ce signifiant ouvre l’accès au langage, en le tirant du répétitif papa-maman et en le singularisant, il est essentiel dans la construction de son identité, un processus qui, de ce point de vue, va consister à habiter un nom qui l’a précédé, qui existait avant lui dans le désir de ses parents. On parle ici du prénom, mais le même processus se produira plus tard avec le patronyme qu’il s’agira à son tour d’investir et qui, dans nos sociétés patrilinéaires, est celui du père, à forte charge symbolique. Encore ce nom ne vaudra-t-il, ne durera-t-il que s’il est lui-même transmis, une opération qui reproduit la structure du don telle que définie par Marcel Mauss : car le don du nom reste lettre morte s’il n’est pas rendu. L’auteur cite l’anthropologue américain Stephen Powers qui rapporte un épisode de la guerre contre les Indiens. Lors de la signature d’un traité de paix, le chef dénommé Tolo qui avait conscience d’avoir fait d’importantes concessions, notamment territoriales, qu’il pouvait à bon droit assimiler à un don voulut en confirmer le caractère de potlatch en échangeant son nom avec celui du colonel avec lequel il avait négocié. Lorsque les Américains trahirent leur parole, le chef indien refusa de porter quelque nom que ce soit pour le restant de ses jours.

Gérard Pommier étudie l’histoire et les différents usages culturels du nom propre, ainsi que les problématiques qu’il a suscitées dans la linguistique et la philosophie analytique depuis Bertrand Russell, sans jamais se départir de son point de vue de psychanalyste. Le tour d’horizon panoramique dans le temps et l’espace est à la fois large et détaillé. Remontant à l’origine totémique du nom du père, il analyse la charge symbolique qui leste le patronyme hérité d’un reste toujours actif de parricide. Entre la filiation charnelle, sur laquelle plane la sourde menace de l’inceste des origines, et la filiation spirituelle, fondatrice du lien social exogamique, l’ombre du meurtre symbolique étend son pouvoir. On se souvient que dans Totem et Tabou , Freud voyait dans la mise à mort du père tout-puissant et son ingestion au cours du repas totémique qui s’ensuivit l’origine de la prohibition de l’inceste et, à travers le sentiment de culpabilité que le parricide avait suscité, l’interdit porté sur le meurtre, celui du père en particulier. D’où le culte des ancêtres, dont le nom, comme chez les Inuit, peut favoriser la réincarnation en chaque individu qui l’adopte. C’est pourquoi sans doute on entend « se faire un prénom » chez tous ceux dont le patronyme est lourd à porter, que ce soit pour cause de notoriété ou au contraire d’infamie, ce qui dans le fond et en bonne logique revient au même pour l’impétrant au nom propre.

Longtemps la filiation s’indiqua par un génitif. On disait « Chilpéric, fils de Clovis » et dans les systèmes gaulois, latin et germanique l’accent était mis sur un surnom qui permettait de distinguer deux frères en désignant une qualité, un exploit quelconque ou simplement un métier. Gérard Pommier observe que le pouvoir patriarcal, qui donnait droit de vie et de mort sur la descendance et sur la femme considérée comme mineure, trouvait son origine dans le lointain passé totémique et dans la crainte que ne se reproduise la scène primitive : « Le pouvoir du patriarcat, dit-il, résulte de cette imposture, puisqu’il repose sur le désir du fils de devenir père ». L’usage du surnom fut codifié au XVIe siècle par l’édit de Villers-Cotterêts (1539), notamment à cause de la prolifération des prénoms qui débordaient les administrations de quantité de Pierre, Paul ou Jacques indiscernables. Il conserva la mention « fils de », accentuant et pérennisant l’identification du fils au père. Le Concile de Trente, en 1563, rend obligatoire l’adoption des prénoms de saints au baptême alors qu’on pouvait encore le choisir librement jusque-là, notamment dans le répertoire de ses origines, même lointaines, grecque, hébraïque, latine ou germanique. C’est ce qui rendit indispensable la mention du patronyme pour distinguer les individus, et le nom prit ainsi progressivement la place du prénom, qui était auparavant le nom propre. La langue espagnole en conserve la trace : le nom patronymique se dit apellido , le nom d’appel, quand seul le prénom a titre de nom (el nombre ).

Contrairement à ce qui se passe en Chine, par exemple, où le nom donné est plus important que le nom transmis, en Europe, le fils de Jean, le forgeron , ou de Jacques, le meunier , reprendra à son compte le surnom attribué à son père, se forgeant ainsi un patronyme même s’il ne forgeait plus rien… C’est ainsi qu’on entre dans la dimension symbolique, celle que Lacan désignait de Nom-du-père, car la patronymisation d’un surnom constitue une sorte de « crypte du souvenir » qui refoule le désir de meurtre du père. D’autant que ce patronyme était devenu le nom d’un ancêtre dont on avait perdu la trace. Les généalogies les plus complètes ne permettent pas de remonter à cet ancêtre primitif, lequel ignorait que son surnom allait devenir le nom propre d’une lignée. Au lieu de commencer par le chiffre un, comme toute liste d’objets, la filiation débute donc par « zéro », « clé d’une algèbre qui résout pour toujours la pulsion de mort », remarque le psychanalyste, « et la personne de l’ancêtre s’enterre une deuxième fois dans ce passage ». Le culte des ancêtres, qui avait été interdit par le christianisme, fait ainsi retour dans l’adoption du nom propre et « cette transmission constitue – je cite – un petit culte des morts portatif, en même temps d’ailleurs qu’un au-delà de sa propre vie ».

Jacques Munier

Revue Genesis N°35 Dossier Le geste linguistique

Manuscrits/ recherche/ invention

Revue internationale de critique génétique

PUPS, Presses universitaires de Paris Sorbonne

« La génétique des textes est l'une des principales innovations critiques de ces trente dernières années. Une nouvelle approche scientifique, féconde en découvertes, qui renouvelle en profondeur la connaissance des textes à la lumière des manuscrits de travail, en déplaçant la réflexion de l'écrit vers l'écriture, de la structure vers les processus, de l'auteur vers l'écrivain et de l'œuvre vers sa genèse. » Antoine Perraud, émission Tire ta langue sur France Culture

Il s’agit donc d’étudier la genèse des œuvres littéraires pour en éclairer le processus de création et la formation. Par l'étude des manuscrits, cette méthode critique documentée par les brouillons, les notes ou carnets préparatoires, les hésitations et les ratures, démontre que le texte n'est pas clos sur lui-même mais qu'il est, au contraire, le résultat d'un long travail d'élaboration.

Ici, c’est le travail des linguistes qui est examiné en amont et qui ouvre, comme le remarque Irène Fenoglio, un nouveau champ d’investigation génétique particulièrement fécond, même s’il est complexe puisque comme le note Benveniste « la langue peut servir à sa propre description »

C’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé et ça suppose de la part du critique une bonne connaissance de la linguistique

Benveniste : les notes préparatoires à l’article « la blasphémie et l’euphémie »

Et surtout Saussure très présent dans cette livraison, j’y reviendrai à l’occasion lorsque je parlerai de l’imposante biographie « diachronique » signée Claudia Mejia Quijano, une linguiste colombienne qui a longtemps travaillé à Genève (Le cours d’une vie, Portrait diachronique de Ferdinand de Saussure, Editions Cécile Defaut)

Au sommaire :

Présentation Irène Fenoglio , Les manuscrits de travail des linguistes : un nouveau champ d’investigation génétique

Enjeux

Irène Fenoglio , Genèse du geste linguistique : une complexité heuristique Kazuhiro Matsuzawa , Puissance de l’écriture fragmentaire et « cercle vicieux ». Les manuscrits de De l’essence double du langage de Ferdinand de Saussure Estanislao Sofía , Comment écrire pour transmettre ? Modalités argumentatives chez Saussure

Études

Aya Ono , « Le nom c’est l’être ». Les notes préparatoires d’Émile Benveniste à l’article « La blasphémie et l’euphémie » Valentina Chepiga , La préparation d’un ouvrage inachevé : « La glottologie » de Lucien Tesnière Valelia Muni Toke , Le linguiste et le médecin. Les premières lettres de la correspondance Tesnière-Pichon (1936-1937) à la lumière d’un brouillon de Tesnière (1935) Sémir Badir , Entre édition, traduction et interprétation de l’inachevé. Problèmes rencontrés lors de l’édition de « La structure fondamentale du langage » de Hjelmslev Francis Tollis , Étude comparative des deux versions de « Observation et explication dans la science du langage » de Gustave Guillaume (1958) Giuseppe D’Ottavi , Genèse d’un écrit saussurien : de la « théosophie » à une approche de la subjectivité

Entretiens

Tullio De Mauro ,« … avoir conscience de la nature mobile et progressive de la pensée saussurienne », entretien avec Giuseppe D’Ottavi Antoine Culioli ,« Toute théorie doit être modeste et inquiète », entretien avec Almuth Grésillon et Jean-Louis Lebrave

Inédit

Émile Benveniste , Notes manuscrites sur « l’axiologie », présenté parIrène Fenoglio

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Production
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