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Le parler de soi / Revue Le Diable probablement

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Vincent Descombes : Le parler de soi (Folio) / Revue Le Diable probablement N°11 Dossier Dis-moi qui tu hais

ego
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Vincent Descombes creuse ici le sillon ouvert avec l’analyse et la pragmatique du langage, et il ajoute un large développement à son dernier ouvrage sur Les embarras de l’identité . Là il se demandait comment passer d’une conception individuelle de l’identité à une revendication collective lestée de lourds enjeux au point de nourrir des conflits et même des guerres, et comment en retour cette revendication constituait pour l’individu l’étrange assurance d’être encore plus singulièrement lui-même. Avec Le parler de soi il approfondit la question qui a tant tourmenté la philosophie et même la littérature du XXème siècle, celle du sujet : par quelle « alchimie » s’est opéré le passage d’un pronom – « moi » – à un substantif qui s’est progressivement substitué à l’âme des philosophes classiques : « le moi ».

Longtemps une réprobation morale s’est portée sur le fait de « parler de soi », d’ailleurs relayée par Montaigne lorsqu’il dit dans ses Essais , comme pour s’en dédouaner, « La coutume a fait le parler de soi vicieux et le prohibe obstinément en haine de la vantardise qui semble toujours être attachée aux propres témoignages. » Son projet, on le sait, partant de l’hypothèse que tout homme porte en lui « la forme entière de l’humaine condition », revenait à la décrire à travers lui-même, ses élans comme ses impasses, sans fard et avec une bonne dose d’ironie (« Au plus élevé trône du monde, ne sommes assis que sur notre cul »). Pascal qui parle à son sujet du « sot projet qu’il a de se peindre » et qui reste l’auteur de la fameuse formule « le moi est haïssable », a directement inspiré dans la Logique de Port-Royal la partie consacrée aux raisonnements défaillants et parmi eux, avec ceux qui sont faussés par l’intérêt ou la passion, les raisonnements dévoyés par l’amour-propre. « Éviter de se nommer et même de se servir des mots de je et de moi » est ainsi préconisé pour éviter à la fois l’influence néfaste de ce qu’on désigne aujourd’hui comme l’ego sur l’objectivité d’un énoncé, et l’agacement qui en résulte chez l’auditeur. Mais Pascal lui-même considérait que dans le rapport solitaire et introspectif, ce souci de soi était légitime. Et Montaigne ne s’auscultait que pour éclairer la condition humaine, tout comme les moralistes du Grand Siècle dépeignaient des types universels dans les portraits qu’ils brossaient d’individus singuliers. Egoïsme, égotisme, solipsisme, toute l’ambiguïté du « moi » comme sujet philosophique ou personne concrète est le fil conducteur de l’enquête de Vincent Descombes dans l’histoire de la pensée moderne et des représentations sociales qui en découlent. Comment distinguer Montaigne du moi de Montaigne qui s’exprime dans les Essais ? Et l’ego qui cogite chez Descartes est-il autre chose qu’une entité métaphysique ?

La phénoménologie – Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty – aura sans doute constitué l’une des entreprises les plus éclairantes à cet égard, ajoutant de la substance par son retour affirmé aux choses mêmes et au vécu, qui en l’occurrence revient à la description du moi « tel qu’il s’apparaît à lui-même », en inspirant notamment l’existentialisme comme un nouvel humanisme. Mais Vincent Descombes s’attache aussi à la démarche « grammaticale » de Wittgenstein : reconduire les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien. Il évoque ainsi un paradoxe énoncé par le philosophe pour illustrer les impasses du solipsisme : « Pourquoi n’est-il pas possible que ma main droite donne de l’argent à ma main gauche ? » Ce qui lui rappelle la publicité d’une agence immobilière spécialisée dans la vente de biens en viager : « Héritez de vous-même ! », devant laquelle il confesse que son trouble n’est pas tant moral que logique. On peut en effet comprendre que certains préfèrent s’arroger le bénéfice de ce transfert au détriment de parents indifférents ou négligents. Mais tout comme dans le cas de la main gauche qui prétend « donner » à la main droite, le résultat se solde au final par une somme nulle. C’est que le don est une institution sociale, qu’il présuppose autrui comme une condition essentielle. Il en va de même pour le rapport à soi. Fernando Pessoa qui écrivait sous différents pseudonymes pose à ce sujet une question sans réponse : nous sommes plusieurs – celui que nous croyons être, celui que nous aimerions être, celui que voient les autres. Lorsque deux êtres se rencontrent, lequel rencontre l’autre ?

Jacques Munier

descombes
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A lire aussi, de Vincent Descombes : Les embarras de l’identité (Gallimard)

« L'identité, dans les acceptions que ce terme revêt aujourd'hui, est une véritable énigme lexicale : elle désigne tout autant l'objet de contrôles sécuritaires policiers, un retour à la religion de ses parents, que, dans un guide touristique, la spécificité en voie de disparition d'un quartier.

Reprenons. «Qui suis-je?», «Qui sommes-nous?», ce sont là ce qu'on appelle précisément des «questions d'identité». Nous comprenons spontanément de quoi il retourne parce que nous disposons d'un modèle : connaître l'identité de quelqu'un, c'est savoir comment il s'appelle.

Toutefois, lorsque la question de l'identité est posée à la première personne, mon intention n'est pas d'apprendre quels sont mes nom, prénoms et qualité, comme si je devais passer un «contrôle d'identité». Que signifie le mot dès lors qu'il est utilisé avec le possessif («mon identité», «notre identité») et qu'il ne désigne pas l'énoncé d'un état civil?

Jadis le mot voulait dire exclusivement qu'il n'y a qu'une seule et même chose là où on aurait pu penser qu'il y en avait deux. Or, depuis quelques dizaines d'années, le mot a revêtu une signification autre, à savoir qu'il y a une chose ou un être qui possèdent la vertu d'être singulièrement eux-mêmes.

Ainsi, que des guerres puissent éclater pour des questions qui ne relèvent pas strictement des intérêts matériels bien compris des antagonistes, nul ne saurait s'en étonner, sinon ceux qui nourrissent une conception utilitariste étriquée de l'être humain. En revanche, pourquoi est-ce le mot «identité» qui se trouve désormais chargé de signifier l'enjeu et l'objet de tels conflits?

Tel est donc le point précis soulevé par Vincent Descombes : dans tout cela, que vient faire le mot «identité»? Et que reste-t-il du concept d'identité? » Présentation de l’éditeur

vigarello
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Georges Vigarello : Le sentiment de soi (Seuil)

« Yoga, méditation et autres techniques de bien-être : l’idée est aujourd’hui largement répandue que nous pouvons agir sur notre humeur et nos états d’âme par un travail sur le corps. Or cette idée a une histoire que Georges Vigarello révèle ici, proposant un parcours fascinant à travers l’histoire des représentations de l’intime.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le moi était circonscrit à la pensée et à l’esprit : « je pense, donc je suis ». C’est avec les Lumières qu’apparaît, dans les textes de Diderot ou de l’ Encyclopédie , l’idée d’un sixième sens pour désigner les perceptions internes du corps. Cette conscience inédite s'exprime dans la notion nouvelle de sentiment de l'existence. Le corps coïncide avec le moi : véritable révolution de la perception de soi, qui s’exprimera bientôt abondamment dans les journaux intimes.

Le XIXe siècle approfondit ces réflexions en s’interrogeant sur le rêve, la folie, l’effet des drogues, le somnambulisme. Le début du XXe siècle introduit plus qu’on ne le croit à la culture d’aujourd’hui : de la relaxation aux exercices de prise de conscience, de la détente à l'étourdissement, la conscience corporelle devient un lieu de vertige autant que d’exploration de l’intime. » Présentation de l’éditeur

diable
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Revue Le Diable probablement N°11 Dossier Dis-moi qui tu hais

A propos de quelques formes contemporaines de la haine

En ouverture à ce N° un entretien avec Raphaël Enthoven qui revient sur le résultat des dernières élections européennes et la poussée du FN, qui n’est pas seulement l’exutoire de la haine mais l’expression « d’une bêtise aussi vieille que l’égocentrisme ». Jean-Luc Marion analyse le retour de flamme de la haine sur celui qui l’éprouve à l’égard d’autrui, Boualem Sansal évoque la poussée de l’islamisme, la conception différente de la liberté dans le monde arabo-musulman et la peur omniprésente dans le discours de haine de l’islamisme : de Dieu, du diable, de la femme, du savoir…

Et aussi Didier Lapeyronnie, de ghettos en banlieues, Cynthia Fleury sur la haine comme mensonge, Michel Wieviorka sur le racisme, Michela Marzano, la haine en famille…

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