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Le point du i / La Revue des revues

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À retrouver dans l'émission

Pierre-Michel Bertrand : Le point du I. Précis d’érudition pointilleuse (Imago) / La Revue des revues N°50 (Ent’revues)

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Un objet minuscule, mais qui ouvre de grandes perspectives au carrefour de l’histoire, de la langue et de l’écriture : le point du i , saviez-vous par exemple que la différence entre infime et infinie tient à ce pointage sur un jambage, comme disent les typographes ?

Le point du i qu’on appelait en vieux français le clinchete a tardé à s’imposer, tout comme la ponctuation, d’ailleurs. Longtemps la lettre i fut dépourvue de son point, ce qui entraînait régulièrement des erreurs des copistes, surtout à l’époque de l’écriture gothique avec l’importance visuelle des jambages, faisant du trait du i l’unité calligraphique de base. Les confusions étaient fréquentes, comme entre unum et vivum , composé de dix traits de plume qui pouvaient tous passer pour des i . D’après le grand imprimeur Firmin Didot, c’est pour remédier à cet inconvénient que les humanistes de la Renaissance avaient fait « tomber une pluie d’y sur l’orthographe française » au grand dam des puristes et des amateurs du bel upsilon . Et même au XIXème siècle, ce que Pierre-Michel Bertrand appelle joliment cet « atome d’encrier » n’était toujours pas de rigueur dans l’écriture courante. Pourtant, le point du i fait partie intégrante de l’image sémantique d’un mot. Il suffit de se représenter par exemple le mot minimum sans ses points pour le comprendre. Et comme l’écrit l’archiviste et historien Elie Brun-Lavainne, cité par l’auteur, « privé de son point, l’i n’est plus qu’un corps sans âme ».

C’est si vrai que cette lettre qui évoque tant la silhouette humaine à cause de sa verticalité est à l’origine de la graphologie. Son fondateur, Jean-Hippolyte Michon, considérait même le point du i comme la « particule originelle » à partir de laquelle fut inventé « l’art de connaître les hommes d’après leur écriture ». La manière dont on met les points sur les i serait révélatrice du caractère. Chétif, il dénoterait un manque de conviction, vigoureux, une nature sensuelle, pâteux, des instincts vulgaires, en forme d’accent, comme chez Dumas, « l’ardeur, l’entrain, les penchants impétueux ». Attention au point en forme de rond, qui peut donner un air de fête sur un logo de graphiste, mais dans une copie d’élève, il trahirait selon la graphologue Monique Minet – je cite « une véritable stase de la libido, indiquant que la problématique œdipienne n’a pas été résolue ». Placé haut, le point révèlerait « la vivacité, l’imagination, l’irréflexion » et porté en avant du i , le caractère du « sanguin dynamique et du nerveux intelligent ».

« Mettre les points sur les i » est de fait plus impérieux et tranchant que « mettre les pendules à l’heure », qui suppose un accord entre les parties. « Explique-toi clairement, cela ne coûte pas cher, les points sur les i » fait dire à La femme française Aragon dans Le Libertinage , en écho sans doute à un proverbe qui veut qu’en affaires il faut savoir mettre les points sur les i , la dépense d’encre n’en étant augmentée que de peu. La publicité a fait grand usage de l’expression, comme cette marque de stylos destinés à « ceux qui aiment mettre les points sur les i. ». Les poètes s’y sont risqués aussi. L’auteur cite le Cyrano d’Edmond Rostand, « un baiser… Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer », mais surtout il rappelle la véritable bataille d’Hernani déclenchée avant la lettre par un jeune poète romantique d’à peine dix-neuf ans pour ces vers : « C’était dans la nuit brune / Sur le clocher jauni / La lune / comme un point sur un i . ». Le poème, paru dans le recueil intitulé Contes d’Espagne et d’Italie , était caractéristique de la fantaisie et de la désinvolture de la première génération romantique et il souleva une tempête de protestations et de critiques de la part des gardiens du temple de Racine, certains allant même jusqu’à réclamer – je cite « que la police se mêle de pareilles publications, qui sont attentatoires au repos des citoyens et à leur santé ». L’un d’entre eux, plus avisé, entreprit de se placer au niveau de la frasque espiègle de la métaphore lunaire, en faisant répondre par la lune à Alfred de Musset : « Quelle heureuse rencontre ! / Mon poète joufflu / Se montre / comme un O sur un Q ».

Jacques Munier

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A lire aussi :

Peter Szendy : A coups de points. La ponctuation comme expérience (Les Editions de Minuit)

La ponctuation, on le sait, a une longue histoire, depuis les livres de comptes des scribes de l’Égypte antique jusqu’aux récents smileys. Tout en accordant la plus grande attention à l’art de ponctuer dans ses formes classiques ou contemporaines, ce livre voudrait toutefois ouvrir un champ plus vaste : celui de la stigmatologie (du grec stigmê : « point »), qui analyse les effets ponctuants partout où ils apparaissent. Dans l’expérience esthétique, d’abord : écouter, regarder, c’est chaque fois ponctuer l’image ou le son, comme en témoignent exemplairement la pratique de l’auscultation (qui est loin de se limiter à la médecine) ou celle du boniment au cinéma. Dans le récit et dans la production autobiographique de soi, ensuite : le sujet n’est que le contrecoup d’une série de ponctuations, comme le donnent à penser la psychanalyse et la littérature, de Tristram Shandy à Lacan en passant par cette extraordinaire nouvelle de Tchékhov qu’est « Le point d’exclamation ». Pour décrire tous ces effets ponctuants, on tente enfin de construire philosophiquement – avec Hegel, Nietzsche et quelques autres – un concept de ponctuation attentif au rythme et à la pulsation du phrasé, ainsi qu’aux portées politiques inhérentes à tout coup de point. Peter Szendy

L’article de Robert Maggiori dans Libération

http://www.liberation.fr/livres/2013/10/02/points-de-salut_936490

La Revue des revues N°50 (Ent’revues) Histoire et actualité des revues

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http://www.entrevues.org/revue_sommaire.php?n=50

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