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Le rêve du style parfait / Revue Littérature

7 min
À retrouver dans l'émission

Gilles Philippe : Le rêve du style parfait (PUF) / Revue Littérature N°169 Dossier Lumières du bizarre. Bizarre et bizarreries au XVIIIe siècle (Larousse)

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« La perle est une maladie de l’huître – écrivait Flaubert dans sa Correspondance – et le style, peut-être, l’écoulement d’une douleur plus profonde ». C’est pourquoi la notion de « style parfait » a toutes les apparences de l’oxymore car elle mêle dans la même expression l’idée d’une singularité ou d’un caractère personnel – le style – et la référence à une norme collective ou à un modèle – la perfection. C’est pourtant dans cette tension que, chacun à sa manière, les écrivains modernes ont tenté d’inscrire leur rapport à la littérature. Gilles Philippe est parti de sa perplexité face à l’affirmation de Marcel Proust dans une lettre par ailleurs « rageuse » dont d’autres formules sont restées célèbres – « la seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer », par exemple – mais où celle-ci fait figure de concession étrange – je cite : « la perfection du style existe ». L’auteur s’étonne de ce que le propos suggère qu’autour de 1900 l’hypothèse d’un style parfait puisse encore constituer un horizon d’attente pour une modernité qui avait fait de la nouveauté et de la singularité ses valeurs esthétiques cardinales, et qui plus est pour un écrivain considérant le style comme une réalité foncièrement individuelle. Et de Flaubert à Georges Bataille en passant par Renan, Anatole France, Gide, Camus, Sartre ou De Gaulle, il montre que cette question n’a cessé de hanter les esprits, même ceux qui par maladresse ou subversion étaient réputés « mal écrire ».

On s’en souvient, le XIXe siècle a construit autour de ses trois plus grands romanciers un mythe littéraire qui rendait compte de leur relation à la norme stylistique : Flaubert écrivait bien, Balzac écrivait mal et Stendhal n’écrivait pas. Ce dernier, dont Balzac disait qu’il « est négligé, incorrect à la manière des écrivains du XVIIe siècle » était pourtant de ceux qui croyaient au « style parfait », dans sa version minimaliste en tout cas, comme en témoigne sa réponse à Balzac qui révèle un souci assez commun du « bien écrit », en particulier de ses axiomes de base que sont le « simple » et le « clair ». Mais il appartenait à une époque de transition qui ne connaissait pas l’exigence moderne du style. Malgré ça, le plus flaubertien des écrivains du XXe siècle – quoiqu’il en ait, puisqu’il a vilipendé « la syntaxe pesamment retombante de Flaubert, qui plombe sa phrase et l’empêche de s’ailer jamais » –, Julien Gracq célébrait le « délié », « la désinvolture » et la « liberté de non-enchaînement quasi totale de Stendhal ». Gracq lui-même, considéré comme « le dernier de nos classiques », notamment pour Le Rivage des Syrtes , que l’on tient pour l’un des romans les mieux écrits de la littérature française, s’emploiera à saper les attributs du « beau style » dont on lui faisait éloge et Philippe Roger confesse un penchant plus marqué pour la « rugosité » d’Un balcon en forêt que pour la perfection du Rivage , en quoi on peut le suivre. Peut-être parce que « le parfait est toujours un peu médiocre », comme disait Jules Renard, lequel se demandait avec malice qui donc avait traduit ce malheureux en français à propos de Ferdinand Brunetière, le critique et historien de la littérature qui distribua en pagaille les bons et les mauvais points et s’émerveillait de l’élégance et du grand style de Renan. Preuve s’il en était encore besoin que les cordonniers ne sont pas forcément les mieux chaussés.

On le voit la question n’est pas simple, et elle est extrêmement disputée, elle est cruciale. Elle va opposer les tenants du style aux partisans des styles , et parfois à son insu dans le for intérieur du même écrivain. Flaubert en fera son tourment perpétuel au long des quatre volumes de sa Correspondance , où l’on serait en peine de trouver des aperçus sur ce qui a fait la nouveauté de l’écrivain, ses emplois contournés de l’imparfait ou son usage si particulier des pronominaux ou des noms abstraits. Ce qui domine en revanche ses préoccupations rejoint les modèles du « style idéal » de son temps, ce qui fait dire à Gilles Philippe que c’est ce qui est passé sous silence dans ses propos mais qu’on retrouve à l’état solide dans son œuvre « qui permet au bien écrire de ne pas être ravalé au rang de pur académisme ». « Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots. C’est la précision qui fait la force. » Ou bien « les répétitions sont un cauchemar ». Ou encore « la phrase de la meilleure intention rate son effet dès qu’il s’y trouve une assonance ou un pli grammatical ». Et à ce sujet : « J’aime par-dessus tout la phrase nerveuse, substantielle, claire, au muscle saillant, à la peau bistrée », « il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance ». A quoi fait écho l’assertion de Roland Barthes qui vient démentir le rêve de Flaubert d’une « impersonnalité du style » dans cette recherche de la perfection canonique : « la phrase de Balzac n’est pas cet objet incroyablement reconnaissable qu’est la phrase de Flaubert ».

Aux antipodes, et à l’autre bout de cette histoire, mais s’est-on vraiment éloigné de la question du style parfait, le cas Bataille. Le modèle serait ici plutôt celui du « chemin de perfection » des mystiques. Bataille est réputé pour la multiplication frénétique de ses inserts dans la phrase, alourdie d’autant. Et pourtant, dans un passage particulièrement opaque du Coupable , il affirme non sans une certaine perversité : « Je fais du langage un usage classique ». C’est pourquoi Francis Marmande commente à raison : « l’infraction décisive à l’ordre du langage est d’autant plus troublante chez Bataille que l’écriture ne paraît pas contrevenir aux règles classiques de l’usage ». Et Marguerite Duras, dans le bel hommage qu’elle a rendu au Bleu du ciel , se demande comment on peut à ce point ne pas écrire . « Il nous désapprend la littérature », dit-elle en parlant de l’absence de style de son écriture, mais Gilles Philippe nous rappelle qu’il ne s’agit pas ici de l’écriture « sans style », claire et parfaite, de la lignée au long de laquelle il nous a conduits de Renan à Camus.

Jacques Munier

Et aussi

Le « devenir scolaire » du style d’Anatole France P.70

Le « style NRF » 93 sq., un style « qualité France » auquel on oppose aujourd’hui le « style Minuit », même si l’expression n’étant apparue qu’après son déclin, « elle n’eut pas son champion ». Gide

Et définition P.117

De Gaulle P.144

Sartre et le style P.158

Revue Littérature N°169 Dossier Lumières du bizarre. Bizarre et bizarreries au XVIIIe siècle (Larousse)

http://www.armand-colin.com/revues_num_info.php?idr=12&idnum=480615

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