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Le royaume des Quatre Rivières / Revue Annales

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Léonard Dauphant : Le royaume des Quatre Rivières. L’espace politique français 1380-1515 (Champ Vallon) / Revue Annales Dossier Régimes de genre (Ed. EHESS)

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Léonard Dauphant : Le royaume des Quatre Rivières. L’espace politique français 1380-1515 (Champ Vallon)

C’est ainsi que le royaume de France s’est défini pendant des siècles, en référence au Traité de Verdun de l’an 843, qui partage l’empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils, Lothaire, Louis le Germanique et Charles le Chauve auquel échoient les territoires qui ne prendront le nom de France que beaucoup plus tard. Jusqu’à la fin du Moyen Age, au cours du XVème siècle, l’époque étudiée par l’auteur et qui est aussi celle de la naissance de la nation française, le « pays de France » désigne les alentours de Paris. Et c’est hors de « toute France » que Jeanne d’Arc déclarera vouloir bouter les Anglais. Les quatre rivières en question, qui constituent les frontières naturelles du royaume, sont le Rhône, la Saône, la Meuse et l’Escaut. Au croisement de l’histoire et de la géographie, mais aussi de l’anthropologie historique, la belle et minutieuse enquête de Léonard Dauphant explore les représentations de l’espace national qui se forme alors.

C’est d’autant plus révélateur que la cartographie du pays est à cette époque inexistante. Il y a bien des cartes, mais ce sont des cartes du monde, des portulans à l’usage des marins et c’est à la fin du siècle, avec les grandes découvertes, qu’elles vont s’affiner et se multiplier, tout en restant pour longtemps des objets à haute valeur stratégique et réservés au pouvoir. Tout au long du XVe siècle, une époque où s’est constituée la nation française comme unité territoriale, politique et idéologique, c’est cette représentation qui a dominé, celle des quatre rivières qui faisaient de la France un losange plutôt qu’un hexagone, sans Provence ni Dauphiné, ni Franche Comté ni Lorraine, mais avec un bout de Flandre wallonne. Pour le reste, au niveau du pouvoir, de simples listes de villes et de fleuves, encore, et de même qu’on calculait la superficie d’un terrain en nombre de jours qu’il fallait pour le labourer, on évaluait les distances entre les villes en journées de voyage et très peu en lieues, d’autant que leur valeur pouvait varier d’une région à l’autre, comme la lieue champenoise qui mesurait 4,4 km alors que celle de Paris n’en faisait que 3,248. Le roi et ses différents agents avaient à cet égard les mêmes schémas et une conception identique de cet espace-temps imbriqué, que le commun des mortels.

Encore ces unités de mesure spatio-temporelles étaient-elles variables en fonction du mode de locomotion choisi : à pied, à cheval ou en bateau et là, les différences sociales indiçaient évidemment les valeurs. L’auteur évoque les records de vitesse atteints en cas d’urgence. Lorsque le pape Clément VII meurt en Avignon le 16 septembre 1394, Charles VI apprend la nouvelle sept jours plus tard, une occasion se présente d’éviter le Grand Schisme en empêchant l’élection d’un nouveau pape avignonnais. Le messager avait parcouru 95 km par jour, mais en retour, alors que l’unité de l’Eglise en dépend, le second cavalier réalise l’exploit en 4 jours, soit 660 km à raison de 165 km par jour. Pour assurer ces liaisons et garder la maîtrise d’un réseau essentiel pour la transmission des informations, le roi crée les postes, des relais de chevaucheurs où l’on change de monture mais également de cavalier lorsque le temps presse. Les voies fluviales, plus sûres et confortables que les routes mal entretenues et défoncées en hiver, quoique plus lentes servent au transport des pondéreux et des troupes fraiches. Et la mer peut raccourcir les distances. Par beau temps, Bordeaux est beaucoup plus proche de l’Angleterre que de l’administration parisienne.

Comment se repère-t-on dans l’espace alors que latitude et longitude sont réservées à la géographie savante. Les points cardinaux sont plutôt utilisés pour situer un lieu par rapport un autre que comme références absolues. On utilise les heures et la position du soleil, comme dans le Massif central, où le Forez est « devers prime » et le Velay « devers soleil levant », le Vivarais « devers midi » et l’Auvergne « devers le couchant ». Les noms régionaux des vents dominants signalent également une position. La « bise » désigne le nord dans la vallée du Rhône et l’ouest en Poitou. On a souvent recours aux termes « deçà » et « delà » qui distinguent le proche et le lointain en fonction de la position de l’observateur. On localise ses étapes grâce au nom du pays où elles se trouvent : « Notre-Dame de l’Epine en Champagne », « Villers-Cotterêts en Valois ». Mais on le fait aussi en référence aux fleuves : « Rouen sur la seine », « Lyon sur le Rhône » ou « Tours sur la Loire ». Vu de Grenoble, précise l’auteur, Tours n’est pas en Touraine, la Touraine est autour de Tours et seul le fleuve est apte à la situer.

Le fleuve qui demeure un repère sûr et stable et signale les frontières intérieures comme les limites du royaume. Peu importe sa taille pour cette fonction de délimitation des territoires. Le Tescou et le Tescounet marquent la limite nord du diocèse de Toulouse, qui est aussi celle qui sépare le Languedoc du Quercy. Les bornes, autres instruments pour se repérer dans l’espace, disent le droit au grand air et ont valeur de charte. Elles matérialisent un seuil familier qui se prête aux rituels de franchissement, comme dans le cas du dénommé Roger, assis à califourchon sur la borne près le Couesnon, qui déclarait qu’il était Breton d’un côté et Normand de l’autre. Les rituels, aimables ou solennels, ne sont jamais loin du sacré car on n’oublie pas la sentence du Livre biblique des proverbes : « ne déplace pas la borne ancienne ».

Dans cette géographie mentale et éminemment localisée la paroisse est la circonscription de base, devant le diocèse, la seigneurie, ou le baillage et c’est sans doute pourquoi le clocher est resté, pour beaucoup d’entre nous, le symbole familier de la communauté.

Jacques Munier

Revue Annales Dossier Régimes de genre

L’école des annales, et notamment Fernand Braudel et Lucien Febvre a largement contribué à donner ses lettres de noblesse à la géographie historique, elle qui a fait de l’Ecole française de géographie le contrepoids social de l’histoire politique, en particulier en matière de géographie rurale et Georges Duby avait pensé faire de l’histoire médiévale en parcourant le Mâconnais à vélo, comme nous le rappelle Léonard Dauphant dans l’introduction à son livre

Dans cette nouvelle livraison, il sera question de genre et de différence sexuelle dans l’Antiquité et au Moyen Age

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