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Le saint mis en scène / L’autre, revue transculturelle

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À retrouver dans l'émission

Anne Teulade : Le saint mis en scène (Cerf) / L’autre , revue transculturelle N°37 (La pensée sauvage éditions)

Dossier Religieux : du sacré au social

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Anne Teulade : Le saint mis en scène (Cerf)

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Un essai qui vient explorer un domaine important mais méconnu du culte des saints, celui de la représentation hagiographique au théâtre, en croisant les approches en termes d’histoire des religions à une époque, la Contre-Réforme, où le culte des images est relancé et encouragé, mais aussi l’approche par l’histoire des représentations et notamment de la peinture, ainsi que par l’histoire culturelle comparée puisqu’il s’agit de mettre en perspective deux grandes traditions dramatiques du XVIIème siècle : le théâtre du Siècle d’or espagnol et celui du Grand siècle français. L’auteur montre qu’un genre original est né à cette époque, en marge du grand théâtre classique français et qui ne doit rien aux Passions et Mystères médiévaux, alors qu’en Espagne, où des problèmes à la fois théoriques et dramaturgiques comparables se posaient, ce théâtre hagiographique s’est développé dans le cadre de la comedia nueva en se distinguant des Autos sacramentaux, ces pièces liturgiques et allégoriques données au moment de la Fête Dieu. Il s’agit donc dans les deux cas d’un théâtre essentiellement populaire et comme on le verra, les solutions et les dispositifs inventés à cette époque peuvent être rapprochés des tentatives de dramaturges modernes comme Claudel et Brecht pour représenter la transcendance et dans le cas de Brecht, pour valoriser la forme épique en opposition au théâtre bourgeois.

Parmi les nombreux défis que représentent pour le dramaturge la mise en scène de l’hagiographie, le premier vient du sujet lui-même : un saint est en effet un piètre héros de théâtre. Suite à l’échec de sa pièce Théodore , qu’il impute pour partie à la pruderie de ses détracteurs, car le second livre des Vierges de saint Ambroise dont il s’inspire comporte des scènes de prostitution, Corneille reconnaît que le caractère de son héroïne « est entièrement froid » et qu’ « elle n’a aucune passion qui l’agite ». « Une vierge et martyre sur un théâtre, ajoute-t-il, n’est autre chose qu’un terme qui n’a ni jambes ni bras, et par conséquent point d’action ». Nicole considère que « ce serait un étrange personnage de Comédie qu’un Religieux modeste et silencieux » et l’historien Menendez y Pelayo rappelle quant à lui que « la perfection morale ne convient pas au théâtre ». D’où la mise en valeur, s’il y a lieu, du conflit opposant le saint à un représentant du pouvoir politique païen et permettant d’en faire un rebelle qui se dresse contre l’autorité, mais aussi l’ajout d’une intrigue amoureuse au récit de la légende, histoire d’appâter le chaland. Dans les pièces française et espagnole consacrées au personnage de Catherine d’Alexandrie, les deux procédés sont conjoints, alors que dans l’hagiographie de la sainte, seules quelques indications ponctuelles attestent que l’empereur est séduit par elle.

Un autre défi concerne la question de savoir ce qu’on peut représenter, pas seulement en termes de possibilités techniques, les miracles et apparitions, par exemple, mais aussi du point de vue de ce qui est licite. Les comédiens n’étant pas en odeur de sainteté, les censeurs s’insurgent en outre contre la présence des personnage de valets bouffons, stigmatisée par certains – je cite – « vu qu’il n’y a pas de saint qui n’ait un compagnon hypocrite, ivre, enclin à la luxure, ou tout cela à la fois ». Et Corneille lui-même, l’auteur de Polyeucte, met en garde contre le risque de profaner la sainteté au lieu de sanctifier le théâtre par sa représentation.

Plus sobres que les Espagnols, les Français répugnent à donner dans le spectaculaire. Ils s’en tiennent aux préceptes d’Aristote qui estimait que le texte devait à lui seul porter l’évocation du merveilleux afin d’éviter, comme s’en plaint pourtant Lope de Vega, que « les chefs de troupe se servent des machines, les poètes des charpentiers et les auditeurs de leurs yeux ». Mais devant la demande du public populaire, les auteurs espagnols ont eu massivement recours à la machinerie et les apparitions de la Vierge, du Christ et de divers saints descendus du ciel sur leur nuage sont légion dans la comedia de santos , au risque de sombrer dans le ridicule lorsque la machinerie se détraquait et que l’apparition angélique se retrouvait cul par dessus tête au ras des pâquerettes, voire que les torches agitées par telle Vierge zélée mettaient le feu à la grotte du saint ermite et au théâtre tout entier…

Anne Teulade montre comment ces dispositifs dessinaient une « cosmovision » à la portée symbolique très forte et immédiatement compréhensible par les spectateurs. La scène comportait ainsi plusieurs dimensions. Sur le sol évoluaient les personnages humains. Les apparitions divines se manifestaient dans les airs et les forces démoniaques faisaient irruption depuis le dessous de la scène par une trappe nommée l’escotillon . Un autre espace scénique s’ouvrait lors de la présentation de peintures qui représentaient les saints martyrs accompagnés d’anges.

Le martyre lui-même était rarement représenté, le plus souvent absorbé par un miracle ou une péripétie qui en reportait l'accomplissement, une flèche détournée de son but, des lions qui se prosternent, une épée miraculeusement bloquée. Lorsqu’il se produisait enfin, il était le plus souvent relégué hors de la vue du spectateur, afin que celui-ci reste davantage frappé par le merveilleux que par l’horreur du supplice. C’est alors qu’intervenait un personnage de témoin, qui faisait le récit du spectacle se déroulant en coulisse. Brecht reprendra le procédé, qui illustre sa théorie de la « distanciation », un procédé que Jean-Pierre Sarrazac appelle la « choralisation » en référence au chœur de la tragédie antique. Et Anne Teulade y voit un effet de son penchant pour le théâtre épique, « qui éveille l’activité intellectuelle en dégageant le spectateur de la contamination passionnelle ».

L’autre, revue transculturelle N°37 (La pensée sauvage éditions)

Dossier Religieux : du sacré au social

Clinique cultures et sociétés, la revue dont la directrice scientifique est Marie-Rose Moro et qui explore les interactions entre psychisme, cultures et sociétés

Avec, dans ce dossier, une contribution de Dominique Rolland sur le culte populaire des saints en Argentine, « des saints de proximité, généralement des gens du peuple sanctifiés parce que décédés de façon injuste, violente et prématurée »

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